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Alaa El Aswany, les rouages des dictateurs

Par Alexandra Schwartzbrod —10 juin 2020


Révélé en 2006 avec «l’Immeuble Yacoubian», l’écrivain égyptien exilé aux Etats-Unis publie un essai mordant sur la genèse du totalitarisme.


Décidément, la vie d’Alaa El Aswany est depuis quelque temps une succession d’imprévus. Arrivé début février en France comme résident-écrivain à l’université d’Aix-Marseille pour enseigner l’«écriture créative» (creative writing) à Sciences-Po Menton, il est resté bloqué à Marseille par le confinement et s’est vu contraint d’annuler tous les voyages qui, de Salonique à Barcelone, devaient l’aider à promouvoir son dernier livre, le Syndrome de la dictature. «Heureusement, j’adore la Méditerranée, c’est une culture que je connais bien, dit au téléphone l’écrivain égyptien de sa voix grave avant d’enchaîner au bout de quelques minutes : «On peut se tutoyer, non ? Pour moi, c’est plus facile.»


Marseille n’était pas le premier exil forcé de cet ex-dentiste rendu mondialement célèbre en 2006 par un premier roman, l’Immeuble Yacoubian (Actes Sud), qui racontait, à travers la vie d’un immeuble du Caire, les différents maux de la société égyptienne. Dans le collimateur du président Abdel Fattah al-Sissi, qui ne supportait plus ses critiques du pouvoir, Alaa El Aswany a dû quitter l’Egypte pour les Etats-Unis où il enseigne désormais.


«Green card»

Son dernier roman, J’ai couru vers le Nil (2018, Actes Sud), consacré aux acteurs de la révolution égyptienne qui ont poussé à la destitution du vieux leader Hosni Moubarak, lui vaut même d’être poursuivi par un tribunal militaire en Egypte, ce qui exclut son retour au Caire. Détenteur d’une green card, donc considéré comme résident officiel en Amérique, il a pu regagner New York il y a quelques jours alors que ce pays qu’il a choisi comme refuge est secoué par une vague de colère contre une police gangrenée par le racisme et un président capable de tous les extrêmes.


Lui qui, en neuf chapitres, décrypte avec force détails et anecdotes historiques le syndrome de la dictature, dirait-il que Donald Trump est atteint de ce mal qui affecte nombre de dirigeants du monde ? «Oui, bien sûr, répond-il sans l’once d’une hésitation. Au contraire des pays arabes, les dictateurs occidentaux sont élus, donc issus d’un processus démocratique. Les Américains ont la chance d’avoir des institutions qui résistent aux dérives du Président.» De fait, quand on lit le dernier livre d’Alaa El Aswany, on peut aussi y reconnaître Donald Trump. «Chaque dictateur a recours à la théorie du complot, à la fois parce qu’il y croit et parce qu’il veut la propager, écrit-il. Un dictateur commence par convaincre des personnes que leur nation est plus grande que n’importe quelle autre. Il les persuade ensuite que des gens malintentionnés à l’extérieur sont en train de comploter pour les empêcher de devenir les leaders du monde.» Très critique du président américain qui «a stimulé le pire de la société américaine et laissé les racistes s’exprimer», l’écrivain égyptien se montre malgré tout optimiste sur l’avenir de l’Amérique. «Nous sommes à un tournant. Ce ne sont plus seulement les Noirs qui protestent contre le racisme, c’est le gouverneur de New York, des policiers, des membres du Congrès et du Pentagone, ils sont véritablement en train de faire l’histoire.»


Discours

L’Egypte, où il n’a pas remis les pieds depuis 2018, ne lui manque pas ? «Ma maison et mes amis, si, bien sûr, mais la dictature, certainement pas.» Selon lui, la vie au pays aurait été difficile même s’il n’avait pas été écrivain : «Un simple être humain là-bas est humilié à chaque minute. Le dictateur a le droit de faire ce qu’il veut de lui. Le but du dictateur, c’est de créer le bon citoyen ou le citoyen honorable. Quelqu’un qui s’adapte à la dictature.» Pour illustrer ce propos, il raconte dans son livre cette formidable anecdote. On est en 1961, un groupe d’officiers syriens vient d’organiser un complot contre Nasser qui avait trois ans plus tôt uni la Syrie et l’Egypte au sein de la République arabe unie. Nasser prononce un discours devant des milliers d’Egyptiens réunis au Caire. Il explique : «Hier, au moment où nous avons été informés du coup d’Etat, j’ai donné l’ordre aux forces armées égyptiennes de se déployer immédiatement en Syrie pour mettre fin à ce complot et protéger l’union.» Le peuple enthousiaste applaudit et clame «nous sommes tous tes soldats, Nasser !» Le président égyptien poursuit : «Telle a été ma décision hier. Mais j’ai réfléchi […] et j’ai donné l’ordre aux forces armées égyptiennes de retourner au Caire et de ne pas attaquer les comploteurs.» Et la même assistance applaudit aussi sauvagement la nouvelle décision. «Il n’y a pas de plus clair exemple de la manière dont la confiance émotionnelle en un dictateur s’empare des individus», écrit Alaa El Aswany.


L’Egypte, il ne s’en défait décidément pas, dictature ou pas. Son prochain roman se situera à Alexandrie dans les années 60, quand la ville, qui est celle de sa mère, était cosmopolite et tolérante. «J’ai vécu la fin de cette époque-là puis l’arrivée du nationalisme arabe qui a fait tomber nombre d’habitants dans la xénophobie. C’est un peu la même chose aux Etats-Unis aujourd’hui : si tu n’es pas blanc, tu n’es pas vraiment américain.»


Alexandra Schwartzbrod


Alaa El Aswany Le Syndrome de la dictature Traduit de l’anglais par Gilles Gauthier, Actes Sud



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