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« A Medellin, que cent fleurs s’épanouissent… »


par Anne Proenza, correspondante à Bogotá - 2 mai 2021

Agir pour le vivant : Reportage


Dans la deuxième cité colombienne, jadis réputée pour sa violence et son insalubrité, une vaste rénovation a totalement transformé le quartier de Moravia. Et fait de sa décharge un vaste jardin



Le jardin, extraordinaire, couvre les pentes de ce qui fut pendant longtemps une des pires décharges de Medellin. Sous les pelouses, les bromelias, les héliconias et le joli sentier écologique du Morro de Moravia (la colline de Moravia), il y a «1,5 million de tonnes de déchets accumulés sur 35 mètres de haut et tous les éléments de la table de Mendeïev réunis», explique en riant Leonardo Ocampo, chargé de l’environnement à la mairie de Medellin. Au pied de la colline désormais verdoyante s’étendent les ruelles colorées et animées des différents secteurs de la commune de Moravia, longtemps synonymes de misères en tout genre et stigmatisées par des violences extrêmes. Les sicaires de Pablo Escobar avaient l’habitude, à la fin des années 80, de se débarrasser de leurs macchabées dans la «courbe du diable», qu’on aperçoit au loin. Les milices populaires et les groupes paramilitaires s’y sont livré une guerre sans merci jusque dans les années 2000. A l’époque, Medellin, deuxième ville de Colombie aujourd’hui citée en exemple de commune innovante sur la scène internationale, était réputée la plus dangereuse du monde…


«Le plus précieux aujourd’hui c’est la paix», souligne d’un grand sourire Cleyda Murillo, 49 ans. Cette «Moravita, fière de l’être», explique aussi : «On mangeait, on vivait des ordures.» Elle ajoute : «Longtemps on ne pouvait pas dire qu’on était de Moravia.» Aujourd’hui la plupart des habitants continuent de vivre de travail informel et, en temps de pandémie, survivent à grand-peine, mais demeurent attachés à leur territoire, du fait de son histoire et de sa localisation devenue stratégique. Car la ville a tellement grandi ces dernières années que Moravia se retrouve désormais relativement peu éloignée du centre-ville, bien desservie par le métro, proche de la gare routière nord, du parc Explora (cité des sciences locale inaugurée en 2008) et du jardin botanique, deux lieux publics prisés de toutes les classes sociales.


Méthane


Le quartier est né dans les années 60 et a très vite accueilli des familles de la région qui fuyaient la misère et la violence. La décharge municipale a fonctionné officiellement de 1977 à 1984, attirant et fomentant le recyclage comme forme de subsistance. Et ce, en dépit des effluves nauséabonds qui s’en échappaient à cause des incendies quasi quotidiens dus au méthane couvant sous les ordures.


Depuis, la transformation sociale et urbaine de toute la commune (qui compte aujourd’hui près de 45 000 habitants) est impressionnante, comme en témoignent les photos «avant /après» exposées sur des panneaux le long des sentiers du Morro ou au Centre de développement culturel de Moravia, un bâtiment magnifique de l’architecte Rogelio Salmona qui, depuis son inauguration en 2008, est aussi un des moteurs de la renaissance culturelle du quartier.


La transformation urbaine, toujours en marche, s’est faite en grande partie grâce à la pugnacité et à l’organisation de la population. «Le quartier s’est construit à coup de ollas comunitarias[littéralement “marmites communautaires”, ndlr]», illustre Johanna, chargée au centre culturel des relations avec la communauté. C’est-à-dire grâce à des actions collectives des habitants réunis autour d’un repas, pour construire les maisons, les rues, voire les égouts, des espaces publics, une crèche etc.


«La transformation est faite de résistance», insiste Orley Maza, membre du comité Moravia Résiste. Luzmila Hernandez, leader du quartier précise : «Moravia est un territoire toujours en lutte, qui est aujourd’hui convoité par la dynamique immobilière de Medellin.» Car le nouveau plan de rénovation partielle récemment proposé par la mairie inquiète, d’autant qu’il prévoit de nouvelles expulsions dans plusieurs secteurs de la commune, comme il y en a eu à plusieurs étapes de la transformation.


Etapes


La première réhabilitation date des années 80, au moment de la fermeture de la décharge : «Nous avons négocié avec la mairie pour pouvoir légaliser les terres contre du travail et, avec un système de bons, nous avons nous-même ouvert des rues, construit des espaces publics, construit le système d’égout en travaillant jour et nuit», se souvient Luzmila Hernandez. La deuxième étape, commençant vers 2003, correspond à l’évolution des politiques urbaines et sociales impulsées par plusieurs maires de Medellin, pour à la fois pacifier la ville et combler des inégalités sociales insupportables. C’est le début des lignes de metrocable (cabines téléphériques) installés pour désenclaver certains territoires et la construction d’immenses et impressionnantes bibliothèques dans les quartiers périphériques.


A Moravia, près de 800 familles qui vivaient littéralement sur les flancs de la montagne d’ordures furent alors relogées. La mairie et l’université Polytechnique de Catalogne commençaient, elles, en concertation avec la population locale et la participation des pouvoirs économiques locaux, la complexe transformation de la décharge, avec d’une part le traitement des lixiviats toxiques et, de l’autre, la création de jardins communautaires. Au sommet de la colline de Moravia, trône désormais une immense serre remplie d’orchidées et de bromelias, gérée par la coopérative Cojardicom, tandis que sur ses flancs, on trouve aussi un centre de compostage de résidus organiques. Mais si le Morro attire désormais – hors pandémie – des centaines de touristes, il n’est pas aussi inhabité qu’il le devrait selon la mairie : environ 240 familles qui ont soit refusé de quitter leurs cahutes, soit sont arrivées récemment, continuent d’occuper les lieux et même de cultiver leurs potagers sur ce territoire beau mais contaminé.


Au pied du Morro, le long du stade de football qui représente le cœur de la commune de Moravia, les habitants s’activent toujours à embellir l’espace public. Luz Marina, cheffe historique du quartier, transforme, concentrée, un vieux pneu en un perroquet éclatant de couleur, tandis que sa fille Sandra, directrice de la très active coopérative Corserba explique : «Nous avons baptisé cette rue la rue de la transformation, vous allez voir, dans quelque temps, ce sera plein de commerces, de touristes qui entreront par ici…»



Également disponible sur le site de Libération.

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