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A la ferme du Bec-Hellouin : «Manger local, une trace indélébile laissée par cette crise»

Par Didier Arnaud — 4 mai 2020


Perrine Hervé-Gruyer et son mari sont à la tête d’un projet agricole autosuffisant dans l'Eure. Une gageure qui trouve tout son sens aujourd’hui, en temps de confinement.


En 2003, elle change de cap. Brutal. Jusque-là juriste en droit des affaires, Perrine Hervé-Gruyer décide de se lancer dans un projet agricole autosuffisant, «ce à quoi la crise actuelle nous ramène justement», pointe-t-elle aujourd’hui opportunément. Elle reprend donc une ferme, au Bec-Hellouin, dans l'Eure, avec son mari Charles, précédemment marin et éducateur.

Leur philosophie ? «Produire un maximum de choses soi-même, son alimentation, ses produits d’entretien et d’hygiène, ses vêtements… Sans aucun apport de l’extérieur, c’est très difficile», avoue-t-elle. Et d’ajouter : «On ne se passe pas totalement d’énergie extérieure ; on utilise l’énergie solaire, on a fait installer une cuisinière, un chauffe-eau… Car tout ce qui sert à notre vie quotidienne a un impact sur l’environnement.»


Certes, il leur faut prendre la voiture pour aller chez le dentiste, accompagner les enfants à l’école, ce bref retour au quotidien qui les rattrape. «On a beau être dans la réalité de nos valeurs, nous ne sommes pas des hurluberlus», tranche Perrine. Ils utilisent tout de même ordinateurs et téléphones portables, leurs deux adolescentes sont libres d’effectuer leurs propres choix de vie – «on n’est pas des ayatollahs», plaisante Perrine Hervé-Gruyer.


«Ignorance crasse»

Dans leur entourage, quand ils ont franchi le pas, on les a regardés en ouvrant de grands yeux. «Au départ, nous étions des personnes insaisissables. On ne comprenait pas ces citadins qui reviennent à la terre, ces bobos parisiens… Puis l’idée a fait son chemin, et ce qu’on produisait détonnait un peu dans le coin, qui n’est pas une région de maraîchage.»

Ils n’avaient pour seul bagage qu’une «ignorance crasse» quand ils se sont lancés. Mais la certitude que «quelque chose d’unique se tramait là» et qu’il fallait en être. Avec le recul, Perrine en est persuadée, «si on avait jalonné notre chemin, on serait allé vers du plus classique». Leur objectif : «Préserver la nature et avoir une nourriture saine.» Moyen à mettre en œuvre : «En allant farfouiller par nous-mêmes, on a effectué notre propre synthèse, réussi une façon de faire qui nous correspond, écologiquement et économiquement performante.» Et elle l’avoue sans forfanterie : «Quand on a compris cela, c’était une bombe !»


«Rythme authentique»

Elle l’assure, «la permaculture, si on n’est pas bons écologiquement, cela ne produit pas suffisamment». Ils mènent donc une étude montrant que sur un équivalent de 1 000 mètres carrés, il faut sortir davantage qu’un smic. Ils possèdent vingt hectares de terrain, dont près de la moitié (4 500 m2) cultivés : légumes, arbres fruitiers, mais aussi vinaigre de cidre, jus de pommes et confitures. Ils élèvent des moutons, prennent de temps en temps un cochon, mais avouent ne pas manger beaucoup de viande. Avant d’en arriver là, ils en ont bien bavé. «On a mordu la poussière, fait toutes les erreurs possibles inimaginables», confie Perrine. Ils avaient une tondeuse par ci, une tronçonneuse par là, mais ont poussé le bouchon jusqu’à ne plus vouloir dépendre de la «calorie pétrole», et bien au contraire «faire manuel et acquérir la technicité». Avec en filigrane, l’obligation ardente de «vivre au pas de temps de la nature», comme le dit poétiquement Perrine, qui corrige aussitôt, pragmatique, «si je me loupe, les erreurs, je ne vais pas les corriger au printemps prochain».


Au bout du compte, elle dit vivre un «rythme authentique, plus humain et plus vrai». Le couple possède une chance énorme, celle de se trouver dans un joli fond de vallée normande, où ils bénéficient d’un climat «anxiogènement beau», et où ils sont partis de rien, «une chaumière avec de la verdure autour».


Elle concède vivre dans une «économie difficile», où le maraîchage est un «métier de chien», mais où, curieusement, «les gens, après dix jours de confinement, se mettent à venir chercher leurs paniers Amap car il n’y a pas de produits frais au drive du supermarché»… Ce qui fait prédire à Perrine que les circuits courts ont leur raison d’être : «Il faut manger local, c’est une des traces indélébiles que cette crise laissera.»


Ils ont le souci de transmettre ce qu’ils ont appris, ce concept de «microfermes» et ils comptent aujourd’hui plus de 150 initiés sur leur propre modèle. Ils ont «défriché» le chemin, consigné leurs trouvailles dans des ouvrages documentés, dont l’un dépasse le millier de pages, qui font désormais référence (1). Ils savent être «un microbe» comparé à l’agriculture conventionnelle. Mais plus de 500 personnes suivent en direct les notions qu’ils transmettent sur la toile, ce qui leur fait dire qu’un «mouvement est en route». Perrine en est convaincue, le confinement ne fait que confirmer ses dires et lui donner raison : «Il est évident que chaque village devrait avoir sa ferme.»


(1) Vivre avec la terre, éditions Actes Sud. Guérir la terre, nourrir les hommes, Actes Sud.



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