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par Charlotte Giorgi, militante écologiste et créatrice du podcast Oïkos journaliste et autrice - 11 juin 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Je m’appelle Charlotte. Je suis de la génération de la grande désillusion. Je fais partie de ceux pour qui l’écologie n’aurait pu être qu’un amas de soucis, entassés sur la pile de crises qui défigurent nos jeunesses…

8 décembre 2018. Il fait froid dans l’appartement. Mes grands-parents regardent les informations. En boucle, les images de violence, de division, de fracture. Mon cœur bat vite ; j’ai le sentiment d’une puissance inédite. Des gens dehors regardent le monde avec une fureur dans les yeux que je rapproche de la mienne. On dit qu’ils ne me ressemblent pas : ils refusent la taxe carbone, je suis une militante écologiste. Je n’ai pas encore 20 ans. Je ne sais pas leur expliquer qu’ils se trompent, que mon écologie n’est pas une taxe, qu’elle représente l’utopie que le passé n’a pas su faire fleurir, qu’elle contient mes espoirs et ceux des autres, le trait d’union entre nous et ces gens dans la rue.


Je m’appelle Charlotte.


Je suis de la génération de la grande désillusion.


Je fais partie de ceux pour qui l’écologie n’aurait pu être qu’un amas de soucis, entassés sur la pile de crises qui défigurent nos jeunesses.


Je suis de la génération de la grande désillusion. Ce qui nous meut n’est plus l’espoir, mais l’impossibilité du renoncement. Il n’est plus question de pessimisme ou d’optimisme, mais de dignité. Je ne vous écris pas parce que j’ai peur du dérèglement climatique ou de la pollution généralisée d’un monde qui se saborde. Je suis de ceux que la peur a cessé de diriger tant nous l’avons côtoyée. Je suis écologiste pour ces autres choses qu’on ne circonscrit pas dans des lettres d’imprimerie, mais qu’il faut essayer de partager.


C’est mon chemin pour regarder le monde avec l’espoir de l’action et la lueur dont nous avons été privés, nous qui avons grandi en crise. Cette porte ouverte sur l’imaginaire, la possibilité du mieux, l’émancipation là où le progrès nous trahit. Mon écologie est digne, pas terrifiée. Les peurs sont toujours là, tapies dans le contemporain. Mais elles ne concernent pas des chiffres et des courbes, sinon, je ressemblerais à ceux qui nous dirigent mal. Mes peurs sont dans les âmes brisées, voix uniformes, vies enchaînées. J’ai peur de l’inertie à laquelle nous condamne le moderne et du constant mépris de nos puissances politiques. De ceux qui nous écartent de la prise en main du destin commun, le laissent aux gens qui savent mieux, manipulés par la froideur des choses, par l’efficacité davantage que le sens, par le comment plus que le pourquoi.


Ce sont ces peurs que j’ai senties un jour où l’on opposait gilets jaunes et gilets verts. Ce jour-là, j’ai compris mon combat : ne pas inverser les rapports de force, mais les supprimer, ni lutter pour continuer à exister ainsi mais pour vivre mieux, laisser champ à ce qu’on a dénigré, l’empathie, la vulnérabilité, le soin, les émotions, l’art, le sensible. Retrouver l’humain en nous pour transformer l’intention en action, dépasser le cadre fossoyeur dans lequel le capitalisme enferme l’écologie. Ça ne m’intéresse pas d’agir pour le vivant avec les outils qui l’ont mené à sa perte. Nos présents ont droit à plus que cela.


Ces constats rendent mon engagement complexe : je fais partie de ceux qui ne sont jamais contents. Parce que se contenter du moins mauvais, nous l’avons accepté depuis quarante ans, parce que nos idéaux se sont accommodés de l’écrasement et qu’alors des espèces ont disparu, des gens sont morts, tout a perdu son sens. Les renoncements sont les parents de ma génération qui erre.


Je sais qu’il est difficile de se raccrocher au sens, de ne plus laisser souiller les rêves, de protéger cette étincelle qui s’embrasera peut-être. Mais le sens est facile : c’est l’humain. On pense souvent que nos actions sont vaines. Ce n’est pas vain de construire des réseaux de solidarité dans nos quartiers, de sortir de la dépendance au système sangsue, de pratiquer toujours les mains tendues, d’offrir les discussions, d’aider où l’on peut, de s’infiltrer dans chaque interstice de liberté, de chérir les pas de côté et les pensées hors-norme. Ce n’est pas vain de protéger les espaces où la révolution des esprits se construit. Ce n’est pas vain : ça ressemble à l’écologie des générations de la grande désillusion.


Une lutte pour les droits humains, pour la liberté, pour la vie.


Également disponible sur le site de Libération.

par Julia Montfort, journaliste et autrice - 9 juin 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


En prenant dans ses bras un migrant à bout de force, la bénévole de la Croix-Rouge espagnole a fait preuve d’une humanité qui nous fait honneur.

L’étreinte fraternelle offerte à un exilé sénégalais à bout de forces par Luna Reyes, bénévole de la Croix-Rouge espagnole, a valu à la jeune femme une vague de harcèlement massif sur les réseaux sociaux. Ce déferlement de haine sur une femme qui offre l’humanité, simplement, à un homme désespéré qui vient d’échapper à la mort ne doit pas laisser croire que les discours xénophobes l’emportent, bien au contraire.


L’étreinte comme rappel de notre humanité


«Il pleurait, j’ai tendu la main et il m’a serrée dans ses bras. Il s’est accroché à moi. Cette étreinte a été sa bouée de sauvetage», a déclaré Luna Reyes aux journalistes présents sur la place de Ceuta, enclave espagnole frontalière du Maroc. Le temps semble s’être arrêté entre ces deux êtres tout juste âgés d’une vingtaine d’années. Par son geste de consolation face à l’infinie détresse de cet inconnu, la bénévole offre une trêve salutaire. L’espace de quelques secondes, elle a permis de replacer l’humain au cœur des considérations politiques comptables.


Un impératif qui n’est plus une évidence tant le droit d’asile ne se conçoit plus aujourd’hui qu’à la lumière d’une politique de contrôle dans le discours des dirigeants européens. Peu de temps après la diffusion de l’image de cette courte étreinte, une vague de harcèlement s’est abattue sur Luna Reyes, au point de la forcer à se retirer des réseaux sociaux. Depuis le déclenchement de la guerre en Syrie et l’inexorable odyssée des réfugiés qui tentent de trouver asile dans l’Union européenne, une petite musique nauséabonde tente de s’imposer, qui charrie des discours sécuritaires et déshumanisants, véhiculant l’idée que l’étranger est un ennemi dont il faut se protéger à tout prix. Notre capacité innée d’empathie pour les malheureux se trouve empêchée par l’image déformée de cet autre menaçant qui vient frapper à notre porte. Il y a urgence à hurler le refus de ces discours décomplexés désormais portés par nos gouvernants au plus haut de l’Etat, avant qu’ils ne deviennent la norme.


«Vous avez d’abord des devoirs avant d’avoir des droits» : voici comment Emmanuel Macron s’adressait il y a quelques jours à peine aux sans-papiers candidats à l’exil en marge d’un déplacement à Nevers. La parole présidentielle propose ainsi une réinterprétation de la Déclaration des droits de l’homme qui repose sur l’égalité des droits, sans distinction aucune d’origine, de naissance, de sexe, de langue. Les exilés ne seraient plus qu’un tout homogène qu’il faudrait sans cesse rappeler à l’ordre, contenir voire punir avant que l’on ne daigne leur accorder l’accès à leurs droits fondamentaux.


Les « nouveaux Justes »


«Il y aura de l’espérance tant qu’il y a des témoins qui se lèvent avec courage», me confiait récemment le pasteur Norbert Valley. Poursuivi en Suisse en 2018 pour avoir mis à l’abri un exilé togolais, il est avec Cédric Herrou ou encore Pierre-Alain Mannoni l’une des figures de proue de la vague de solidarité née spontanément lorsque l’Europe s’est muée en forteresse. Ces «nouveaux Justes» sont des gens qui ne portaient pas un discours pro-migrants à la base. Ils se sont simplement retrouvés dans des situations où porter secours était un réflexe. L’impulsion humaniste échappe à toutes considérations statistiques, gomme la peur de l’irréaliste grand remplacement cher à ceux qui se reconnaissent dans les discours du Rassemblement national. Le geste de Luna Reyes est devenu viral parce qu’il est naturel : en voyant un homme épuisé et désespéré s’échouer sur une plage, la seule et unique réaction possible de la plupart d’entre nous, c’est celle de tendre la main. Et cela dérange copieusement les rageux qui veulent promouvoir la haine.


L’empathie de Luna Reyes est l’occasion d’une nouvelle clarté. Propulsée en une des journaux du monde entier, elle offre une représentation rare du caractère impérieux du geste d’hospitalité qui ramène l’étranger à son statut d’être humain, puis d’hôte. Par-delà les discours de haine que laissent imposer des considérations statistiques sur les migrations, nous devons avoir confiance et réaffirmer collectivement notre humanité commune. Cette mobilisation de citoyens ordinaires, leurs actions, la solidité des liens tissés et l’alignement éthique apaisant pour tous qui en découle doivent émerger. Il appartient à chacun de refuser le discours dominant en se levant avec courage, pour étreindre et consoler. D’ailleurs, les réseaux sociaux qui accueillent sans mot dire le lynchage d’une jeune femme ont rapidement vu émerger le hashtag #GraciasLuna en guise de contre-feu salvateur. Merci Luna Reyes de nous avoir rappelé notre humanité.


Julia Montfort est l’autrice de Carnets de solidarité (Payot).


Également disponible sur le site de Libération.

par Carlos Moreno, professeur associé IAE Paris, Université Paris1 Panthéon Sorbonne, Chaire ETI - 6 juin 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Quels bouleversements le Covid 19 est-il venu opérer dans nos vies ? Et quelle perception avons-nous d’être tout simplement heureux quelque part ?

C’est le printemps, le «primus tempus», la période du temps nouveau. Il est arrivé le rendez-vous tant attendu avec une nature qui se réveille, qui nous signale le passage à ce nouveau cycle de régénération du vivant. Ce printemps 2021, est très particulier car il est marqué avant tout, par l’espoir d’une sortie de crise de la pandémie mondiale du Covid 19. Une année d’enfermements, de distances physiques réduites, de pertes du lien social, de vie nocturne, d’activités culturelles vivantes, de fermetures des lieux artistiques, salles de spectacles, musées et tant d’autres, qui sont au cœur de l’intensité et de la plénitude la vie.


Une année qui nous montre que, plus que jamais vivre dans la ville doit se conjuguer avec la vitalité indispensable de l’activité humaine : celle du lien social, de la rencontre, du brassage, du bonheur de se dire bonjour avec le sourire, de partager un instant, un moment, comme une heureuse tranche de vie, peu importe sa durée, pourvu qu’elle soit vraie, intense. Une année où le vivant, enfermé, à distance, isolé, a perdu ses repères, livré même à une certaine solitude. Une année où ce mot «solus» nous invite à réfléchir sur comment le vivant peut être entraîné dans ce ressenti, parfois désespéré, propre à l’étymologie du mot «état d’abandon, vie isolée, sans protection».


Ressenti


Depuis neuf ans, un consortium mondial mandaté par l’ONU publie au printemps, le World Happiness Report. Un état de l’art détaillé sur le ressenti de nos vies par rapport à cette notion de bonheur en lien avec nos modes de vie. Les enseignements de cette édition 2021 sont riches : quels sont les bouleversements que le Covid 19 est venu opérer dans nos vies et quelle est la perception que nous avons d’être tout simplement heureux quelque part ? Qu’est-ce que le bonheur quand nous vivons dans un monde devenu majoritairement urbain ? Peu importe la taille de la ville dans laquelle nous vivons, que représente-t-il pour chacun, chacune d’entre nous ? Comment vivre heureux quand «pour les vivants, il y a eu une plus grande insécurité économique, anxiété, perturbation de tous les aspects de la vie et, pour de nombreuses personnes du stress dégradant la santé mentale et physique» ?


Le classement mondial des pays par rapport au «bonheur ressenti» n’a pas été bouleversé, mais il y a des enseignements nouveaux et majeurs. Ils sont cohérents avec d’autres études plus sectorielles, telle l’enquête internationale sur le travail (IWG) ou celle sur le désir des jeunes de 18 à 35 ans pour la vie en post-pandémie. Sans conteste, le plébiscite est celui d’une vie en proximité heureuse. Plus que jamais, la vie urbaine est synonyme de stress, angoisse, solitude. Cette étude montre comment ce sentiment a été exacerbé dans cette période de pandémie. Des variations journalières d’angoisse de 10 % ont été constatées et traduites par une sensation «d’insécurité».


En effet, le besoin de proximité heureuse va de pair avec celui de «confiance». L’importance de la perte de confiance individuelle et sociale est un élément clé qui ressort de cette période de pandémie qui a vu tant de retournements dans les décisions prises. Dans les pays et les villes qui ont hésité à construire une ligne de conduite cohérente face à la crise, il est palpable qu’un sentiment d’abandon par rapport à l’action publique et les institutions a été engendré durant cette année. Ces hésitations, voire retournements, se sont trouvées au cœur du creusement d’un sentiment de méfiance, de solitude, accompagné d’une démarche dangereuse de repli sur soi, de contestation. Le comportement individuel, les émotions, la perception et le ressenti, deviennent ainsi un critère plus important même que la satisfaction matérielle de la vie. On a généré ainsi un terreau d’entraînement dans des voies extrémistes, populistes, démagogiques, hors sol, en opposition à toute approche objective et scientifique, mais susceptibles de créer un sentiment de se «sentir protégé» y compris par des explications obscures et irrationnelles.


Inégalités


La proximité heureuse est l’une des clés pour bâtir un avenir plus serein. Il est indispensable de retrouver la confiance sociale. La vie urbaine et territoriale en courtes distances représente un chemin d’avenir pour reconstruire une vie réconciliée avec une écologie joyeuse, avec une nouvelle vitalité économique relocalisée et un lien social de qualité. «La confiance et la capacité de compter sur les autres sont des soutiens majeurs aux évolutions de la vie, notamment face aux crises. Sentir que son portefeuille perdu vous sera rendu s’il est trouvé par un policier, par un voisin ou un étranger, est estimé être plus important pour le bonheur que le revenu, le chômage et les risques majeurs pour la santé», note le World Happiness Report.


Indépendamment qu’il s’agisse d’une île ou non, la cohérence de l’action publique étatique et dans les villes, dans les pays de l’axe Asie-du-Sud-Pacifique a signifié une solide relation de confiance avec chaque habitant, qui malgré la rudesse des décisions prises durant des longs mois, a généré un comportement vertueux, se soldant de manière positive avec une sortie par le haut aussi bien en termes de santé publique que de vitalité économique. Dans les pays et les villes où l’incohérence de l’action publique a été de mise, l’insécurité économique est venue aggraver la situation : «L’inégalité des revenus, qui agit en partie comme l’un des facteurs de la confiance sociale, explique 20 % de la différence des taux de mortalité entre le Danemark et le Mexique.»


Plus que jamais, agir pour le vivant c’est agir dans la proximité, pour qu’émergent des villes et des territoires vivables, viables et équitables. C’est le sens de mon engagement pour les nouvelles proximités, les nouvelles urbanités, la ville du quart d’heure, le territoire de la demi-heure, qui, avec de courtes distances dans des villes et des territoires polycentriques, nous réconcilient avec nos villes monde et nos territoires pour un mieux vivre-ensemble.


Également disponible sur le site de Libération.

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Plus que jamais il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour contribuer à l’émergence de nouvelles solutions