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par François Musseau, correspondant à Madrid- le 05 janvier 2022

Agir pour le Vivant


Entrée en vigueur ce mercredi, une nouvelle loi fait de ces compagnons des «êtres à part entière» avec un statut juridique propre. Une mini-révolution dans un pays qui s’est parfois distingué pour sa cruauté envers les animaux.

Les animaux ne sont plus des «choses» ou des «objets», mais des «êtres doués de sensibilité». Depuis ce mercredi, la loi, votée en décembre, faisant des chats, chiens et autres animaux de compagnie des «êtres à part entière», est officiellement entrée en vigueur en Espagne. Désormais ceux-ci jouissent d’un statut juridique propre. Cette petite révolution suppose des changements dans trois textes normatifs, dont le code civil.


Exclusion des héritages


Grâce à la nouvelle législation, les animaux domestiques sont dorénavant considérés comme d’authentiques membres de la famille. Une réalité qui fait hurler la droite ultra de Vox, seule formation à s’être expressément opposée à une loi qui reflète l’évolution du regard de la société espagnole sur les animaux. «Cette loi est une aberration, qui bafoue le concept familial traditionnel et met au même niveau un fils et un chien», s’était scandalisé en décembre, au Parlement, le député Angel López Maraver.


Désormais, en cas de divorce entre deux conjoints, le juge devra prendre en compte le sort d’un éventuel animal de compagnie comme s’il s’agissait d’un enfant, en décidant ou non d’une garde partagée. De même, il pourra obliger l’un des deux conjoints à honorer les frais liés au soin et à l’entretien dudit animal, qualifiés de «pension alimentaire pour les bêtes» par certains détracteurs de la législation. En outre, s’il est fait la preuve qu’un des conjoints est responsable d’une quelconque maltraitance envers l’animal, alors celui-ci devra en être éloigné. Plus question non plus d’inscrire un chat, un chien ou un perroquet comme parties prenantes d’un héritage, au même titre qu’un meuble ou tout bien matériel comme c’était le cas jusqu’à présent.

«Déchosifier des êtres qui ressentent»

«Ce changement historique consacre la fin du traitement cruel des humains envers les animaux, et tout particulièrement envers ceux qui vivent avec nous», a souligné la ministre des Droits sociaux, Ione Belarra, membre du parti de gauche radicale Unidas Podemos et principale instigatrice du texte de loi. «Il s’agissait de déchosifier des êtres qui vivent, souffrent, ressentent.» Aux yeux de Nuria Menéndez, la directrice de l’observatoire Justice et défense animale, «c’est un acte de justice qui corrige un anachronisme. La loi leur donne un statut d’être vivant, qui pensent et sentent». Ce nouveau texte est le fruit d’un large consensus politique puisque, dès 2015 avec l’assentiment de la gauche, la droite conservatrice avait recueilli un demi-million de signatures et promu une initiative législative populaire (ILP) ayant pour but de réformer la législation. La seule réserve manifestée aujourd’hui par le Parti populaire, principale formation d’opposition, est qu’en cas de divorce, «la prise en compte du sort des animaux domestiques complique celui des enfants».


Outre le code civil, se trouvent aussi modifiées la loi sur les hypothèques (un animal ne pourra plus être partie prenante d’une mise sous-séquestre, comme tout autre «objet») et celle sur les poursuites civiles (en cas d’accident de la route, par exemple, un animal n’aura plus le même statut qu’une valise).

Tauromachie mise de côté

L’entrée en vigueur de la loi se produit dans un pays qui s’est toujours distingué par sa cruauté envers les animaux. A l’automne, le parti animaliste Pacma recensait les dizaines de communes dont les fêtes traditionnelles supposent de la maltraitance animale, comme des courses d’oies, des lancers de canards, des poursuites de chevaux, et, bien sûr des activités festives mettant en scène des taureaux soumis aux caprices humains, comme à Tordesillas ou dans le delta de l’Ebre. L’association pour la défense des droits de l’animal, l’Adda, dénonce quant à elle «la maltraitance terrible des animaux» dans des domaines liés à l’expérimentation, la chasse ou l’élevage intensif. Et, de même source, entre 150 000 et 300 000 abandons de chiens auraient lieu chaque année.

Sous la houlette d’Unidas Podemos, le gouvernement se veut encore plus ambitieux avec un deuxième projet de loi concernant les animaux de compagnie. Celui-ci prévoit l’interdiction de laisser un chien seul plus 24 heures (3 jours pour un autre animal domestique), d’acheter une de ces bêtes dans une boutique, de sacrifier un animal de compagnie sauf «raison impérieuse». Il rendra également obligatoire un document d’identité numérique pour chacun des 10 millions d’animaux de compagnie, «afin d’exercer un meilleur contrôle et une meilleure traçabilité». De façon significative, le législateur a mis de côté la tauromachie, interdite aux Canaries et en Catalogne, un sujet qui divise profondément le pays entre ceux qui y voit une pratique d’un autre âge et ceux qui la perçoivent comme un bien culturel et historique.


Également disponible sur le site de Libération.

par David Grémillet, directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé - le 18 décembre 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, retour sur l’impact du réchauffement climatique sur les populations de rennes.

Les rennes ne sont pas nés pour tracter le traîneau du père Noël dans les cieux, mais pour arpenter taïga et toundra à la recherche de leur nourriture. Ils émettent un petit claquement sec à chaque pas, produit par les articulations de leurs pattes. Ainsi, la harde en mouvement n’a pas besoin de grelots pour annoncer son passage ; le crépitement des foulées est audible à bonne distance. Certaines populations de rennes sont largement sédentaires, d’autres effectuent les plus grandes migrations animales connues en milieu terrestre, sur des milliers de kilomètres.


Une fois parvenus dans leurs aires d’hivernages, les rennes survivent chichement en grattant la neige avec leurs sabots évasés comme des raquettes. Ceci leur permet de brouter mousses et lichens, sauf quand le climat fait des siennes : dans une région arctique qui se réchauffe trois fois plus rapidement que le reste de la planète, les pluies verglaçantes sont de plus en plus fréquentes en hiver. Ces précipitations recouvrent la neige d’une barrière de glace infranchissable pour les rennes, qui jeûnent alors et subsistent grâce aux réserves de graisse accumulées à l’automne. Fort heureusement, le réchauffement climatique induit des étés indiens de plus en plus cléments et prolongés, au cours desquels les rennes engraissent joyeusement (1). Ainsi, ce ne sont pas les rennes les plus grands, mais bien les plus gras qui survivent le mieux à l’hiver arctique, en dépensant le moins d’énergie possible (2). Dans l’obscurité glaciale de la nuit polaire, leur organisme fonctionne au ralenti, avec une température périphérique en baisse et un rythme cardiaque réduit de moitié (3).


Les femelles, déjà gestantes au cours de l’hiver, sont alors sur le fil du rasoir : la reproduction va mobiliser une partie de leurs réserves, équivalente à une perte d’un dixième de leur poids (4). Ce régime minceur ne sera soutenable que si les épisodes de pluies verglaçantes ne sont pas trop intenses, ni trop fréquents. Steve Albon, éminent spécialiste du renne basé en Ecosse, se veut néanmoins rassurant : «Au Spitzberg, même si le réchauffement climatique rend les hivers difficiles, les étés longs et chauds permettent aux rennes d’engraisser plus qu’auparavant, et les effectifs sont en augmentation.»


David Grémillet est directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS-La Rochelle Université). Chaire d’excellence Nouvelle-Aquitaine.

(1) Loe, L. E., Liston, G. E., Pigeon, G., Barker, K., Horvitz, N., Stien, A., … & Albon, S. D. (2021). «The neglected season : Warmer autumns counteract harsher winters and promote population growth in Arctic reindeer», Global Change Biology, 27 (5), 993-1002. (2) Trondrud, L. M., Pigeon, G., Król, E., Albon, S., Evans, A. L., Arnold, W., … & Loe, L. E. (sous presse). «Fat storage influences fasting endurance more than body size in an ungulate», Functional Ecology. (3) Trondrud, L. M., Pigeon, G., Albon, S., Arnold, W., Evans, A. L., Irvine, R. J., … & Loe, L. E. (2021). «Determinants of heart rate in Svalbard reindeer reveal mechanisms of seasonal energy management», Philosophical Transactions of the Royal Society B, 376 (1831), 20200215. (4) Pigeon, G., Albon, S., Loe, L. E., Bischof, R., Bonenfant, C., Forchhammer, M., … & Stien, A. (sous presse). «Context‐dependent fitness costs of reproduction despite stable body mass costs in an Arctic herbivore», Journal of Animal Ecology.

Également disponible sur le site de Libération.

par Lionel Bordeaux, ancien secrétaire général adjoint de la COP 21 - mis à jour le 01 décembre 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Les mots sur le climat sont des super-héros qui sentent le pâté... Pour aller dans le bon sens, il va falloir agir concrètement.

A l’occasion d’un partenariat avec le festival Agir pour le Vivant, nous avions publié en juillet 2020 cette tribune de Lionel Bordeaux sur l’accueil réservé aux conclusions de la Convention citoyenne pour le climat. La revoici, toujours d’actualité...


J’ai travaillé récemment sur la Convention citoyenne pour le climat, les 150 Français tirés au sort par Harris Interactive. On a principalement voulu retenir, des neuf mois de travail des citoyens, que Daniel Cohn-Bendit avait fait partie des tirés au sort avant de refuser de rejoindre la Convention et qu’une des propositions consistait à réduire la vitesse sur l’autoroute à 110 km/h…


Sur les 460 pages de propositions accessibles en ligne, c'est un résumé. Les prises de parole se sont multipliées en sortant des poches les grands concepts : «décroissance», «khmers verts», la liberté qui ne doit pas être contrainte par un impératif catégorique environnemental ou encore la fameuse «écologie punitive»qui est méchante alors qu'il faut faire une écologie goûter d'anniversaire, turlututu chapeau pointu. Cette expression d'écologie punitive est étrange car c'est le climat qui semble punitif en ce moment, en multipliant les sécheresses, les accidents climatiques, les canicules et en transformant certaines îles en bases sous-marines ou la banquise en eau douce.


En sortant ces attrape-mouches, on rate encore le réel. Le réel, c’est que les citoyens ont dû répondre à une question qui est tellement incroyable qu’on l’a laissée sur l’étagère des statistiques, sans vraiment la regarder. Moi, elle m’a interloqué. Les 150 devaient proposer des mesures afin de faire baisser de 40% nos émissions de gaz à effet de serre dans les dix prochaines années. Presque la moitié. J’arrête les chiffres ensuite, mais huit secteurs causent plus de 80% de nos émissions de CO2. Il s’agit de moyennes qui donnent les ordres de grandeur pour réaliser ce sur quoi nous devons travailler : 18% pour l’industrie (chimie, agroalimentaire, ciment, métallurgie, etc..), 16% pour les voitures (plus de 32 millions de voitures individuelles en France), 11,2% pour le chauffage et l’eau chaude dans nos appartements et nos maisons, 9,8% pour l’agriculture avec l’utilisation des engrais azotés ou des pesticides, 9,12% la consommation de viande de bœuf et de produits laitiers à cause des dégagements de méthane (85% de l’empreinte carbone de notre alimentation est due à la consommation de viande et de produits laitiers), 7,8% pour le chauffage ou la clim des bureaux, 5,89% pour la circulation des 600 000 poids lourds en France et 4,7% pour la production d’électricité qui n’est pas d’origine nucléaire.

Questions

Vous imaginez ce que cela veut dire de diminuer de 40% les émissions de cette liste ? Ça va faire sérieusement moins de burgers, de trafic de camions, une grosse économie d’énergie dans les maisons et les bureaux, un énorme effort dans les transports en commun pour limiter l’usage de la voiture aux personnes qui en ont le plus besoin, en gros nos amis des campagnes, dont je fais partie en vivant dans l’Oise. Les 150 citoyens ont travaillé secteur par secteurs et ils ont essayé de choisir des mesures que les 148 personnes auditionnées ont pu leur proposer. C’est passionnant. On devrait faire plusieurs émissions de télé en prime time sur le sujet, au lieu de s’engouffrer sur la planche de surf toute trouée de la liberté et de l’écologie qui punit.

Nous avons aussi eu le droit aux combats de deux mots imaginaires, qui ont sorti leurs épées en plastique : l’économie et l’écologie. Ah coquins de mots, avec leurs déguisements et leurs perruques, on finit par croire qu’ils s’opposent pour de vrai. Didier Onraita, qui a créé plus de 60 boutiques en France, où 100% des produits sont accessibles en vrac, développe une activité rentable, crée de l’emploi, évite un large gaspillage alimentaire et évacue les plastiques à usage unique. Ce n’est pas l’économie contre l’écologie. Il s’agit de ne plus développer des activités qui contribuent à réchauffer un peu plus notre douillette atmosphère. D’ailleurs, les marchés financiers, qui ne sont pas vraiment des activistes ou alors des activistes du gain, l’ont bien compris. Tesla atteint une valorisation boursière (243 milliards de dollars) qui est 35 fois supérieure à celle de Renault et 17 fois supérieure à celle de PSA. Après avoir raté le tournant des grandes plateformes numériques mondiales, après avoir largement délocalisé nos outils de productions, la France et l’Europe vont-elles rater la grande adaptation environnementale de nos économies et laisser de nouveaux géants américains ou chinois nous dominer ? Angela Merkel l’a bien compris en annonçant, en juin dernier, un investissement de 9 milliards dans l’hydrogène, quand la France, en 2018, avait lancé un plan pour la même énergie de… 100 millions d’euros.

Encore des questions

Même avec notre planète barbecue qui commence à cuire à petit feu, et avec l’incroyable intelligence humaine mobilisée pour expliquer le changement climatique, on en reste à de la rhétorique et à des statu quo de pépés. Il y a tant à faire et tant de belles énergies à accompagner. En plus du travail des citoyens, on pourrait faire sauter les blocages de terrain, en travaillant sur la vie telle qu’elle se passe. Sur l’autoconsommation grâce aux panneaux solaires par exemple. Vous n’imaginez pas les petits châteaux forts qui se sont dressés pour empêcher de fabriquer et de vendre sa propre énergie : garantie décennale qui représente un frein pour les installateurs, coût élevé du transport de l’électricité, pas de nette mesure qui permettrait de retrancher le surplus produit de sa facture d’électricité sans faire de la paperasse, obligation de passer par des appels d’offres tarifaires au-delà d’une installation solaire de 500 m2 (100kW), etc. Voyez comme ces matières paraissent obscures, alors peu de personnes descendent dans la soute et cela ne bouge pas.

Sur un autre sujet, on s’y met quand aux protéines végétales cultivées en France ? Le premier plan protéines date de 1974 (après l’embargo des USA, en 1973, sur le soja), et le dernier a été lancé par Stéphane Le Foll pour la période 2014-2020, en attendant le prochain plan Macron. Les résultats restent très modestes. Et pour cause : en France, 7 principales cultures (maïs, blé, orge, betterave, pomme de terre, colza, tournesol) occupent 91% des sols et aucune d’entre elles n’est une protéagineuse. Les nouvelles graines ne sont pas les bienvenues ! Philippe Desbrosses ardent défenseur du lupin, une légumineuse pleine de protéines qui pousse très bien en France, est bien placé pour savoir que cette plante, parfaite pour nourrir le bétail et les hommes, est bloquée par des grands céréaliers français. On préfère importer 3,5 tonnes par an de tourteau de soja venant en grande partie de l’Amazonie brésilienne. Nos copains brésiliens faisant, ainsi, de chouettes feux de bois pour nous fournir en soja.

J’ai passé plus de vingt ans dans les administrations publiques ou les cabinets ministériels, je connais les difficultés, la nécessité de concilier, les temps de mise en œuvre, les intérêts divergents. Mais arrêtons de faire de la corrida avec des mots chiffons rouges plutôt que regarder la troupe indisciplinée du réel. Nous avons, concernant le climat, une feuille de route établie par les 150 citoyens. Nous avons des pionniers incroyablement talentueux en France, nous avons des idées, des envies, des énergies et on parle du 110km/h ou du futur roman-photo du gouvernement ? Comme disait Rimbaud : «O que ma quille éclate, O que j’aille à la mer.»

Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille. Libération, partenaire de l’événement, proposera jusqu’en mars, articles, interviews et tribunes. Thématique du mois de décembre : l’animal. Informations et réservations sur le site du musée.


Également disponible sur le site de Libération.

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