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par Lionel Bordeaux, ancien secrétaire général adjoint de la COP 21 - mis à jour le 01 décembre 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Les mots sur le climat sont des super-héros qui sentent le pâté... Pour aller dans le bon sens, il va falloir agir concrètement.

A l’occasion d’un partenariat avec le festival Agir pour le Vivant, nous avions publié en juillet 2020 cette tribune de Lionel Bordeaux sur l’accueil réservé aux conclusions de la Convention citoyenne pour le climat. La revoici, toujours d’actualité...


J’ai travaillé récemment sur la Convention citoyenne pour le climat, les 150 Français tirés au sort par Harris Interactive. On a principalement voulu retenir, des neuf mois de travail des citoyens, que Daniel Cohn-Bendit avait fait partie des tirés au sort avant de refuser de rejoindre la Convention et qu’une des propositions consistait à réduire la vitesse sur l’autoroute à 110 km/h…


Sur les 460 pages de propositions accessibles en ligne, c'est un résumé. Les prises de parole se sont multipliées en sortant des poches les grands concepts : «décroissance», «khmers verts», la liberté qui ne doit pas être contrainte par un impératif catégorique environnemental ou encore la fameuse «écologie punitive»qui est méchante alors qu'il faut faire une écologie goûter d'anniversaire, turlututu chapeau pointu. Cette expression d'écologie punitive est étrange car c'est le climat qui semble punitif en ce moment, en multipliant les sécheresses, les accidents climatiques, les canicules et en transformant certaines îles en bases sous-marines ou la banquise en eau douce.


En sortant ces attrape-mouches, on rate encore le réel. Le réel, c’est que les citoyens ont dû répondre à une question qui est tellement incroyable qu’on l’a laissée sur l’étagère des statistiques, sans vraiment la regarder. Moi, elle m’a interloqué. Les 150 devaient proposer des mesures afin de faire baisser de 40% nos émissions de gaz à effet de serre dans les dix prochaines années. Presque la moitié. J’arrête les chiffres ensuite, mais huit secteurs causent plus de 80% de nos émissions de CO2. Il s’agit de moyennes qui donnent les ordres de grandeur pour réaliser ce sur quoi nous devons travailler : 18% pour l’industrie (chimie, agroalimentaire, ciment, métallurgie, etc..), 16% pour les voitures (plus de 32 millions de voitures individuelles en France), 11,2% pour le chauffage et l’eau chaude dans nos appartements et nos maisons, 9,8% pour l’agriculture avec l’utilisation des engrais azotés ou des pesticides, 9,12% la consommation de viande de bœuf et de produits laitiers à cause des dégagements de méthane (85% de l’empreinte carbone de notre alimentation est due à la consommation de viande et de produits laitiers), 7,8% pour le chauffage ou la clim des bureaux, 5,89% pour la circulation des 600 000 poids lourds en France et 4,7% pour la production d’électricité qui n’est pas d’origine nucléaire.

Questions

Vous imaginez ce que cela veut dire de diminuer de 40% les émissions de cette liste ? Ça va faire sérieusement moins de burgers, de trafic de camions, une grosse économie d’énergie dans les maisons et les bureaux, un énorme effort dans les transports en commun pour limiter l’usage de la voiture aux personnes qui en ont le plus besoin, en gros nos amis des campagnes, dont je fais partie en vivant dans l’Oise. Les 150 citoyens ont travaillé secteur par secteurs et ils ont essayé de choisir des mesures que les 148 personnes auditionnées ont pu leur proposer. C’est passionnant. On devrait faire plusieurs émissions de télé en prime time sur le sujet, au lieu de s’engouffrer sur la planche de surf toute trouée de la liberté et de l’écologie qui punit.

Nous avons aussi eu le droit aux combats de deux mots imaginaires, qui ont sorti leurs épées en plastique : l’économie et l’écologie. Ah coquins de mots, avec leurs déguisements et leurs perruques, on finit par croire qu’ils s’opposent pour de vrai. Didier Onraita, qui a créé plus de 60 boutiques en France, où 100% des produits sont accessibles en vrac, développe une activité rentable, crée de l’emploi, évite un large gaspillage alimentaire et évacue les plastiques à usage unique. Ce n’est pas l’économie contre l’écologie. Il s’agit de ne plus développer des activités qui contribuent à réchauffer un peu plus notre douillette atmosphère. D’ailleurs, les marchés financiers, qui ne sont pas vraiment des activistes ou alors des activistes du gain, l’ont bien compris. Tesla atteint une valorisation boursière (243 milliards de dollars) qui est 35 fois supérieure à celle de Renault et 17 fois supérieure à celle de PSA. Après avoir raté le tournant des grandes plateformes numériques mondiales, après avoir largement délocalisé nos outils de productions, la France et l’Europe vont-elles rater la grande adaptation environnementale de nos économies et laisser de nouveaux géants américains ou chinois nous dominer ? Angela Merkel l’a bien compris en annonçant, en juin dernier, un investissement de 9 milliards dans l’hydrogène, quand la France, en 2018, avait lancé un plan pour la même énergie de… 100 millions d’euros.

Encore des questions

Même avec notre planète barbecue qui commence à cuire à petit feu, et avec l’incroyable intelligence humaine mobilisée pour expliquer le changement climatique, on en reste à de la rhétorique et à des statu quo de pépés. Il y a tant à faire et tant de belles énergies à accompagner. En plus du travail des citoyens, on pourrait faire sauter les blocages de terrain, en travaillant sur la vie telle qu’elle se passe. Sur l’autoconsommation grâce aux panneaux solaires par exemple. Vous n’imaginez pas les petits châteaux forts qui se sont dressés pour empêcher de fabriquer et de vendre sa propre énergie : garantie décennale qui représente un frein pour les installateurs, coût élevé du transport de l’électricité, pas de nette mesure qui permettrait de retrancher le surplus produit de sa facture d’électricité sans faire de la paperasse, obligation de passer par des appels d’offres tarifaires au-delà d’une installation solaire de 500 m2 (100kW), etc. Voyez comme ces matières paraissent obscures, alors peu de personnes descendent dans la soute et cela ne bouge pas.

Sur un autre sujet, on s’y met quand aux protéines végétales cultivées en France ? Le premier plan protéines date de 1974 (après l’embargo des USA, en 1973, sur le soja), et le dernier a été lancé par Stéphane Le Foll pour la période 2014-2020, en attendant le prochain plan Macron. Les résultats restent très modestes. Et pour cause : en France, 7 principales cultures (maïs, blé, orge, betterave, pomme de terre, colza, tournesol) occupent 91% des sols et aucune d’entre elles n’est une protéagineuse. Les nouvelles graines ne sont pas les bienvenues ! Philippe Desbrosses ardent défenseur du lupin, une légumineuse pleine de protéines qui pousse très bien en France, est bien placé pour savoir que cette plante, parfaite pour nourrir le bétail et les hommes, est bloquée par des grands céréaliers français. On préfère importer 3,5 tonnes par an de tourteau de soja venant en grande partie de l’Amazonie brésilienne. Nos copains brésiliens faisant, ainsi, de chouettes feux de bois pour nous fournir en soja.

J’ai passé plus de vingt ans dans les administrations publiques ou les cabinets ministériels, je connais les difficultés, la nécessité de concilier, les temps de mise en œuvre, les intérêts divergents. Mais arrêtons de faire de la corrida avec des mots chiffons rouges plutôt que regarder la troupe indisciplinée du réel. Nous avons, concernant le climat, une feuille de route établie par les 150 citoyens. Nous avons des pionniers incroyablement talentueux en France, nous avons des idées, des envies, des énergies et on parle du 110km/h ou du futur roman-photo du gouvernement ? Comme disait Rimbaud : «O que ma quille éclate, O que j’aille à la mer.»

Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille. Libération, partenaire de l’événement, proposera jusqu’en mars, articles, interviews et tribunes. Thématique du mois de décembre : l’animal. Informations et réservations sur le site du musée.


Également disponible sur le site de Libération.

par David Grémillet, directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé - 27 novembre 2021

Agir pour le Vivant : chronique «l’Albatros hurleur»


Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, l’impact de la présence humaine sur la faune sauvage et la nervosité des pumas dont le territoire est dévoré par les humains.

Mais où sont passés tous les animaux? Me voici depuis presque deux ans en milieu rural, dans le sud des Deux-Sèvres. La campagne demeure désespérément vide. J’admets ne pas être un naturaliste acharné, ni un randonneur nocturne, mais maintes promenades en fin de journée n’ont révélé que quelques chevreuils, un renard, un blaireau, une fouine et un loir. L’hiver, notre mangeoire champêtre est colonisée par une demi-douzaine d’espèces d’oiseaux, alors que notre jardin urbain d’une vie antérieure était visité par une vingtaine de créatures à plumes, y compris des geais qui répondaient volontiers à nos sifflements au petit-déjeuner.


«Le sauvage, c’est ce qui se cache», m’avait lancé un ami il y a quelques décennies. Effectivement, dans un monde colonisé par les humains, les mammifères se déplacent deux à trois fois moins dans les zones anthropisées que dans les espaces naturels (1). La faune est aussi devenue de plus en plus nocturne afin d’éviter les coups de fusil, et ses cheminements furtifs sont chamboulés.


Gros chats aux colliers GPS


C’est ce que montre une étude récente sur les pumas, menée par l’université de Californie à Santa Cruz (2). Les chercheurs ont équipé les grands félins de colliers GPS permettant de suivre leurs mouvements avec précision. Ces appareils contenaient également des accéléromètres, du même modèle que ceux qui comptent nos pas dans les smartphones. Mes collègues californiens ont ainsi estimé la dépense énergétique des pumas en fonction de leurs mouvements. De manière étonnante, ces carnivores, que nous imaginons suprêmement agiles, préfèrent les terrains dégagés et peu pentus, qui leur permettent de se déplacer à peu de frais sur leur vaste territoire.


Seconde surprise : quand les pumas s’approchent des zones habitées, leurs mouvements sont plus rapides, plus sinueux, moins coordonnés. Les pumas fébriles sont-ils sur la piste de leur dîner ? C’est peu probable, car des recensements des proies favorites des gros chats, les cerfs à queue noire, montrent qu’ils ne sont pas plus nombreux proches des lotissements. Au contraire, presque trois quarts des captures de cerfs par les pumas se déroulent dans les zones les plus reculées de la région.


Les zigzags et les tressaillements des pumas à proximité des maisons semblent donc trahir leur anxiété. Cette tension nerveuse augmente leur dépense énergétique de 13 % par rapport à un déplacement dans une zone inhabitée, et les animaux réduisent les distances parcourues de moitié. Cette timidité à l’égard des humains est particulièrement marquée chez les pumas mâles : alors qu’ils patrouillent normalement des territoires de plus de 200 km², ceux-ci rétrécissent de 78 % près des habitations. Pour Nicolas Courbin, spécialiste de l’écologie du déplacement au CNRS : «Cette étude est particulièrement solide et bien menée. Reste à savoir dans quelle mesure les effets observés affectent la viabilité des populations de pumas.»


Avec une présence de plus en plus prégnante à l’échelle de la planète, les humains créent un «paysage de la peur» qui transforme l’écologie des animaux sauvages, même les plus féroces comme les pumas.


(1) Tucker, M. A. et al. (2018). Moving in the Anthropocene : Global reductions in terrestrial mammalian movements. Science, 359 (6374), 466-469.

(2) Nickel, B. A., Suraci, J. P., Nisi, A. C., & Wilmers, C. C. (2021). Energetics and fear of humans constrain the spatial ecology of pumas. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118 (5), 1-8.

David Grémillet est directeur de recherche au Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS-La Rochelle université) Chaire d’Excellence Nouvelle Aquitaine.

Également disponible sur le site de Libération.

par David Grémillet, directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé - 16 novembre 2021

Agir pour le Vivant : chronique «l’Albatros hurleur»


Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, l’impact des changements de climat sur la faune sauvage.

Alors que la COP26 s’achève, avec peu d’espoir pour une transformation véritable de nos modes de fonctionnement, revenons sur les climats du passé et leurs impacts sur la faune sauvage. Nous vivons dans l’ère quaternaire, commencée il y a 2,58 millions d’années ; une paille à l’échelle de l’histoire de la Terre, mais une période au climat particulièrement tourmenté : pas moins de 50 oscillations climatiques de diverses ampleurs et durées, et entre 8 et 10 glaciations rien qu’au cours des derniers 800 000 ans. Bien des espèces que nous côtoyons, y compris les plus petits des oiseaux, existaient déjà il y a des millions d’années. Je trouve absolument fascinant qu’ils aient traversé toutes ces crises, en s’adaptant à des températures et des paysages fortement transformés.


C’est ce que montrent des collègues au fil d’une étude récente menée par Vera Warmuth de l’Université de Munich (1). Les scientifiques se sont intéressés à la génétique du gobemouche noir, un passereau d’une dizaine de grammes, plus petit que ma main, qui niche dans les forêts, les parcs et les jardins en Eurasie, se nourrissant d’insectes. L’équipe de recherche a déterminé les mutations de l’ADN pour différentes populations de gobemouche, de l’Espagne à la Norvège. La fréquence de ces mutations leur a permis de dater le moment précis au cours duquel ces populations se sont séparées les unes des autres. Ils ont constaté que ces divergences correspondent étroitement à des évènements climatiques majeurs, notamment des fluctuations de températures globales dépassant parfois la dizaine de degrés.


Ce fut le cas il y a approximativement 130 000 ans, avec une période abrupte de refroidissement qui transforma les forêts européennes en toundra et mis à mal les populations de gobemouches. A la fin de cet épisode, il y a environ 110 000 ans, les gobemouches ont recolonisé les espaces à nouveau habitables, avec des populations distinctes en péninsule ibérique par rapport au reste de l’Europe. Cette différenciation ancienne des gobemouches ibériens est surprenante, car on pensait jusqu’alors qu’elle n’était apparue qu’après la toute dernière glaciation, il y a une dizaine de milliers d’années. Comme me le confirme Jacques Blondel, spécialiste de l’évolution des oiseaux au CNRS «la biodiversité d’aujourd’hui est un héritage des oscillations climatiques qui ont ponctué les deux derniers millions d’années. L’étude de Warmuth et collègues a le grand mérite de préciser le tempo et le mode de cette différenciation à l’aide d’un exemple précis».


Les gobemouches de ma région passent actuellement l’hiver en Afrique subsaharienne et je ne peux les interroger sur les gesticulations de la COP26. Il est fort probable que le réchauffement en cours va, à nouveau, transformer leurs aires de répartition et affecter leurs tailles de populations. Des études récentes montrent qu’il chamboule d’ores et déjà leur migration, les contraignant à rentrer en Europe une dizaine de jours plus tôt (2). Dans leurs zones de nidification, ils retrouveront des paysages dévastés par l’agriculture intensive et la foresterie moderne, où les insectes essentiels à leur survie se font rares.


(1) Warmuth, Vera M., et al. (2021) «Major population splits coincide with episodes of rapid climate change in a forest-dependent bird». Proceedings of the Royal Society B. 288.1962 : 20211066.


(2) Helm, Barbara, et al. (2019) «Evolutionary response to climate change in migratory pied flycatchers». Current Biology 29.21 : 3714-3719.


Également disponible sur le site de Libération.

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