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par David GREMILLET, directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé

publié le 29 janvier 2022

Agir pour le Vivant


Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, la place de ces animaux marins dans l’écosystème de l’Alaska.


Les loutres de mer ont été réintroduites sur le littoral du Pacifique Nord dans les années 1960.


Quand les Européens ont colonisé la côte de l’Alaska au XIXe siècle, ils ont suscité un commerce des peaux de loutres de mer qui a entraîné la disparition de cette espèce dans la région. En l’absence des loutres, les oursins dont elles raffolent ont pullulé. Ils ont brouté toutes les laminaires, ces grandes algues brunes qui atteignent parfois des dizaines de mètres de long et bordent les côtes du Pacifique Nord. Les forêts de laminaires ont disparu, laissant les petits poissons sans protection et la côte à nu face aux vagues de l’océan. Cette «cascade écologique» est un exemple emblématique de l’impact massif de l’extermination d’une seule espèce, sur tout un paysage marin.


La transformation est fort heureusement réversible : dès que les loutres ont été réintroduites en Alaska à la fin des années 1960, elles sont reparties à la pêche aux oursins. Là où elles prospèrent, les forêts de laminaires sont moins férocement broutées, et récupèrent graduellement. Tout est bien qui finit bien ? Pas complètement, car, au-delà des oursins, les loutres adorent déguster des coquillages. Elles les rapportent à la surface et, flottant confortablement sur le dos, elles les fracassent avec des cailloux. Depuis la côte, on peut facilement observer les loutres s’offrant un plateau de fruits de mer, puis se toilettant vigoureusement en compagnie de leur progéniture. Même les plus endurcis des scientifiques qualifient ce spectacle de «merveilleusement adorable». Les peuples premiers du sud de l’Alaska, qui vivent notamment de la pêche aux coquillages, ne sont pas totalement sous le charme. Les communautés locales voient les loutres comme des compétitrices, et ont obtenu des licences de chasse, réduisant fortement les populations des petits mammifères marins à proximité du village de Sitka dans l’archipel Alexandre.


Une mosaïque de micro-habitats côtiers


La cohabitation entre pêcheurs et loutres est-elle donc impossible ? Les chercheurs de l’Université de Californie à Santa Cruz se sont penchés sur la question (1) . Pendant trois décennies, ils ont étudié les loutres, les oursins et les laminaires près de Sitka ainsi qu’à Torch Bay, une zone inhabitée du sud de l’Alaska. Ils ont retracé les hauts et les bas de la cascade écologique liée aux loutres : avec elles vont et viennent les forêts de laminaires. Cependant, au-delà de ces grandes tendances, ils ont identifié toute une mosaïque de micro-habitats côtiers, au sein desquels les loutres ont des territoires très restreints : les femelles passent toute leur existence dans un rayon de 10-25 km, et les animaux évitent les zones dans lesquelles ils risquent de rencontrer leurs prédateurs, les orques et les grands requins blancs.


Dans les infinis paysages de l’Alaska, un équilibre écologique est donc susceptible de s’établir naturellement ; les communautés locales ne doivent pas nécessairement choisir entre loutres et coquillages, entre écotourisme et pêcheries. Comme le notent les auteurs de l’étude, cette hypothèse est renforcée par «des preuves archéologiques que les indigènes du nord-ouest du Pacifique avaient accès à des zones distinctes, où les coquillages et les loutres de mer étaient abondants».


(1) Gorra et al. (2022) Southeast Alaskan kelp forests : inferences of process from large-scale patterns of variation in space and time. Proc. R. Soc. B 289 : 20211697. https://doi.org/10.1098/rspb.2021.1697

David Grémillet est directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS-La Rochelle université). Chaire d’excellence Nouvelle-Aquitaine.

Également disponible sur le site de Libération.


par David GREMILLET , directeur de recherche CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé

publié le 15 janvier 2022

Agir pour le Vivant


Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, le mystère des énigmatiques réveils des lérots, en pleine hibernation.

Quand le lérot hiberne, sa fréquence cardiaque est de trois battements par minute, au lieu de 300 en plein été. (Régis Cavignaux/Biosphoto via AFP)



Je viens de découvrir qu’un lérot hiberne dans ma remise, enroulé sur lui-même. Un nid de végétaux le protège quelque peu du monde extérieur, pas de la froidure. Tout son organisme fonctionne au ralenti, avec une température interne de quelques degrés et une fréquence cardiaque de trois battements par minute, au lieu de 300 en plein été. Cette torpeur lui permet de brûler ses réserves à tout petit feu. D’octobre à mars, le mammifère au masque de Zorro subsiste ainsi grâce à la graisse accumulée l’été en dévorant insectes, escargots, œufs et fruits.

Mais cette léthargie n’est pas continue : tous les dix jours en moyenne, le lérot se réveille pour une demi-journée, sans nécessairement manger ou boire, puis replonge en torpeur.


Quelle est la fonction de ces épisodes ? Ils doivent être essentiels pour la survie du lérot, car ils absorbent à eux seuls 70% de sa dépense énergétique hivernale. En effet, lors de chaque réveil, le métabolisme du petit animal revient à la normale pour s’effondrer à nouveau, comme on allumerait un grand feu de cheminée pour ne garder que quelques braises par la suite.


Température élevée et réveils fréquents

L’affaire est mystérieuse. Afin d’y voir plus clair, Thomas Ruf et ses collègues de l’université de médecine vétérinaire de Vienne (1) ont élevé deux douzaines de lérots, qui ont naturellement hiberné. Pendant leur torpeur, les chercheurs ont mesuré leur température interne, ainsi que leur consommation d’oxygène. Cette seconde mesure permettait d’estimer la dépense énergétique à chaque instant, tout au long de l’hiver. Les scientifiques ont trouvé que plus la température des lérots était élevée pendant leur léthargie, plus ils consommaient d’énergie, et plus leurs réveils étaient fréquents.


Pour les auteurs, ces évènements ne seraient donc pas déterminés par une horloge interne fixe et aveugle aux conditions d’hibernation des lérots. Ils seraient plutôt déclenchés par des signaux physiologiques, liés à leur métabolisme. «Le problème, c’est que nous ne connaissons pas la nature exacte de ces signaux», admet Thomas Ruf. Il propose néanmoins une hypothèse fascinante : les lérots, et d’autres hibernants comme les ours, se réveilleraient régulièrement afin que leur organisme puisse produire des molécules essentielles à leur survie, qui ne sont pas synthétisées pendant leur léthargie.


Non résolue

En effet, on sait que l’hibernation peut supprimer la synthèse de certaines enzymes nécessaires au bon fonctionnement du système cardiovasculaire. De la même manière, il est probable que seul le mammifère éveillé produira les molécules permettant le maintien d’un système immunitaire opérationnel.

Etienne Challet, spécialiste de chronobiologie au CNRS, temporise cependant : «Les auteurs identifient un lien entre la durée des épisodes de torpeur et la consommation d’oxygène des lérots, mais ceci ne démontre pas une relation de cause à effet. L’hibernation mouvementée des lérots demeure une énigme, qui n’est pas résolue par cette nouvelle étude.»


Également disponible sur le site de Libération.

par François Musseau, correspondant à Madrid- le 05 janvier 2022

Agir pour le Vivant


Entrée en vigueur ce mercredi, une nouvelle loi fait de ces compagnons des «êtres à part entière» avec un statut juridique propre. Une mini-révolution dans un pays qui s’est parfois distingué pour sa cruauté envers les animaux.

Les animaux ne sont plus des «choses» ou des «objets», mais des «êtres doués de sensibilité». Depuis ce mercredi, la loi, votée en décembre, faisant des chats, chiens et autres animaux de compagnie des «êtres à part entière», est officiellement entrée en vigueur en Espagne. Désormais ceux-ci jouissent d’un statut juridique propre. Cette petite révolution suppose des changements dans trois textes normatifs, dont le code civil.


Exclusion des héritages


Grâce à la nouvelle législation, les animaux domestiques sont dorénavant considérés comme d’authentiques membres de la famille. Une réalité qui fait hurler la droite ultra de Vox, seule formation à s’être expressément opposée à une loi qui reflète l’évolution du regard de la société espagnole sur les animaux. «Cette loi est une aberration, qui bafoue le concept familial traditionnel et met au même niveau un fils et un chien», s’était scandalisé en décembre, au Parlement, le député Angel López Maraver.


Désormais, en cas de divorce entre deux conjoints, le juge devra prendre en compte le sort d’un éventuel animal de compagnie comme s’il s’agissait d’un enfant, en décidant ou non d’une garde partagée. De même, il pourra obliger l’un des deux conjoints à honorer les frais liés au soin et à l’entretien dudit animal, qualifiés de «pension alimentaire pour les bêtes» par certains détracteurs de la législation. En outre, s’il est fait la preuve qu’un des conjoints est responsable d’une quelconque maltraitance envers l’animal, alors celui-ci devra en être éloigné. Plus question non plus d’inscrire un chat, un chien ou un perroquet comme parties prenantes d’un héritage, au même titre qu’un meuble ou tout bien matériel comme c’était le cas jusqu’à présent.

«Déchosifier des êtres qui ressentent»

«Ce changement historique consacre la fin du traitement cruel des humains envers les animaux, et tout particulièrement envers ceux qui vivent avec nous», a souligné la ministre des Droits sociaux, Ione Belarra, membre du parti de gauche radicale Unidas Podemos et principale instigatrice du texte de loi. «Il s’agissait de déchosifier des êtres qui vivent, souffrent, ressentent.» Aux yeux de Nuria Menéndez, la directrice de l’observatoire Justice et défense animale, «c’est un acte de justice qui corrige un anachronisme. La loi leur donne un statut d’être vivant, qui pensent et sentent». Ce nouveau texte est le fruit d’un large consensus politique puisque, dès 2015 avec l’assentiment de la gauche, la droite conservatrice avait recueilli un demi-million de signatures et promu une initiative législative populaire (ILP) ayant pour but de réformer la législation. La seule réserve manifestée aujourd’hui par le Parti populaire, principale formation d’opposition, est qu’en cas de divorce, «la prise en compte du sort des animaux domestiques complique celui des enfants».


Outre le code civil, se trouvent aussi modifiées la loi sur les hypothèques (un animal ne pourra plus être partie prenante d’une mise sous-séquestre, comme tout autre «objet») et celle sur les poursuites civiles (en cas d’accident de la route, par exemple, un animal n’aura plus le même statut qu’une valise).

Tauromachie mise de côté

L’entrée en vigueur de la loi se produit dans un pays qui s’est toujours distingué par sa cruauté envers les animaux. A l’automne, le parti animaliste Pacma recensait les dizaines de communes dont les fêtes traditionnelles supposent de la maltraitance animale, comme des courses d’oies, des lancers de canards, des poursuites de chevaux, et, bien sûr des activités festives mettant en scène des taureaux soumis aux caprices humains, comme à Tordesillas ou dans le delta de l’Ebre. L’association pour la défense des droits de l’animal, l’Adda, dénonce quant à elle «la maltraitance terrible des animaux» dans des domaines liés à l’expérimentation, la chasse ou l’élevage intensif. Et, de même source, entre 150 000 et 300 000 abandons de chiens auraient lieu chaque année.

Sous la houlette d’Unidas Podemos, le gouvernement se veut encore plus ambitieux avec un deuxième projet de loi concernant les animaux de compagnie. Celui-ci prévoit l’interdiction de laisser un chien seul plus 24 heures (3 jours pour un autre animal domestique), d’acheter une de ces bêtes dans une boutique, de sacrifier un animal de compagnie sauf «raison impérieuse». Il rendra également obligatoire un document d’identité numérique pour chacun des 10 millions d’animaux de compagnie, «afin d’exercer un meilleur contrôle et une meilleure traçabilité». De façon significative, le législateur a mis de côté la tauromachie, interdite aux Canaries et en Catalogne, un sujet qui divise profondément le pays entre ceux qui y voit une pratique d’un autre âge et ceux qui la perçoivent comme un bien culturel et historique.


Également disponible sur le site de Libération.

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