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par Baptiste Lanaspeze, éditeur et Paul-Hervé Lavessière, urbaniste- 15 juillet 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


A quelles conditions le Grand Paris pourra-t-il être écologiquement soutenable ? Par où commencer ? Comment associer les habitants à cette réflexion ?


La création de la métropole du Grand Paris a ouvert un nouveau débat public sur l’avenir des métropoles. En 2020, dans une série de tribunes successives, certains (se présentant comme «pro métropolitains») ont exprimé avant les élections municipales leur souci de la justice fiscale et l’importance de la gouvernance métropolitaine ; à quoi d’autres (en se définissant plutôt comme «anti métropolitains») ont répondu en criant à l’écocide et l’insoutenabilité de toute métropole ; un débat qui a ensuite donné lieu à la prédiction, dans une troisième tribune, de l’éclatement du Grand Paris en une grappe de villes plus petites, marquées par une descente énergétique et un retour massif des habitants à la vie rurale.


Décarbonations, descente énergétique, désindustrialisation de l’agriculture, relocalisation, restauration des fleuves et des rivières, fin du béton… – il est certain que les nouveaux paramètres écologiques vont entraîner dans les décennies qui viennent une recomposition majeure des métropoles – y compris des territoires du Grand Paris. Certains penseurs, comme le philosophe Sébastien Marot, invitent à prendre acte de la faillite de «l’urbanisme» (au sens de cette «science» de la ville née au XIXe siècle pour répondre aux problèmes urbains entraînés par l’industrialisation) et à son remplacement par une nouvelle approche écologique de l’habitat humain – comme «l’agritecture» ou le «biorégionalisme».


«Je pars me promener»


Dans ce contexte, l’avenir de l’agglomération parisienne n’a jamais été aussi incertain. À quelles conditions le Grand Paris pourra-t-il être écologiquement soutenable ? Par où commencer ? Comment associer les habitants à cette réflexion ? Entre les appels à équiper davantage encore le territoire et ceux à démanteler les métropoles, difficile de ne pas être perdu.


Comme le dit Anna Tsing, «Que faire quand votre monde commence à s’effondrer ? Moi, je pars me promener». En l’occurrence, aller marcher 20, 50, 600 km dans le Grand Paris et entrer enfin en relation avec ces lieux. Car les métropoles ne sont pas des objets de débats théoriques, ce sont des territoires habités – par des humains, et par d’autres vivants – dont il importe de prendre enfin connaissance.


Notre tour du Grand Paris commence par la séquence Versailles-Cergy, au cœur des anciennes chasses royales. Bien avant les villes nouvelles du XXe siècle, l’installation du roi à Versailles ouvre dès le XVIIe siècle un chantier pharaonique, qui consiste à faire une ville, une colonie urbaine, dans un site où c’est quasiment impossible. C’est au fil de décennies de chantiers immenses qu’un système de rigoles, d’étangs artificiels, accompagnés par des pompes hydrauliques immenses, permet de faire grimper assez d’eau sur le plateau de Versailles. Dans ce moment fondateur de l’État-nation, cette prouesse urbaine montre comment la volonté royale transcende les limites naturelles. Forcer le site, modifier le sol, transformer la Terre : tel est un leitmotiv du développement de Paris ; et le territoire porte un peu partout la marque de cette violence – royale, nationale, républicaine, impériale, de Versailles aux villes nouvelles de Delouvrier, de la machine de Marly aux montagnes de déblais du Grand Paris Express (derrière l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle).


Coconstruction


Ce forçage du site se donne parfois des airs de grande douceur. Sur la séquence Saint-Germain-Saint-Denis, nous traversons, dans une des boucles de la Seine, la «colonie du Vésinet», acquise et développée par les Saint-simoniens de la fin du XIXe siècle et conçu comme un décor de rêve : des maisons cossues alternent avec des étangs et des ruisseaux artificiels actionnés par des pompes, le tout sous une immense canopée ornementale. Cet espace est un manifeste, aménagé par ces grands philanthropes, mus par la foi en la technique, l’industrie, la finance, la colonisation, le progrès social et moral de l’humanité, qui auront contribué à former le monde qui est (encore) le nôtre aujourd’hui – et qui consiste à prétendre refaire la nature. Ils y créent aussi la première ligne de chemin de fer parisienne, qui est aujourd’hui empruntée par le RER A.

Au bout de nos 600 km de marche, à notre troisième passage à Versailles, qui boucle le trilobe du sentier, nous entrons par le jardin du Roi ; c’est ici qu’à la fin du XXe siècle, l’Ecole nationale supérieure du paysage a développé une autre culture de l’aménagement, celle de «l’insertion dans le site» – qui a ensuite progressivement infusé dans l’urbanisme, notamment via le philosophe Sébastien Marot et sa proposition de «sub-urbanisme» formulée au début du XXe siècle : un aménagement au service du site, émanant de lui.


Arpenter un site, dialoguer avec lui, le fréquenter, selon les modalités d’une relation réciproque, qui consiste à «proposer et non pas à imposer» (selon les mots de l’écrivain Barry Lopez dans son manifeste pour une littérature des lieux), pour laisser le lieu jouer sa partition dans cette coconstruction que doit être un habitat véritablement humain : tel est selon nous le préalable à la rénovation écologique de nos métropoles. Si le fait d’imposer un projet à un site et à ses habitants est caractéristique de la démarche coloniale, alors c’est peut-être d’une entreprise de décolonisation intérieure du Grand Paris dont nous avons besoin – dont le premier acte consiste à reposer les pieds sur le sol.


Baptiste Lanaspeze et Paul Hervé Lavessière sont les coauteurs du «Sentier du Grand Paris» (Wildproject, 2020)




Également disponible sur le site de Libération.

par Coralie Schaub - 11 juillet 2021

Agir pour le Vivant : Climat


A la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, l’exposition Renaissances, ouverte au public depuis le 6 juillet, plonge les visiteurs dans les imaginaires de l’effondrement et du renouveau. .


De bruits d’oiseaux et d’insectes interpellent dès l’entrée. C’est l’orée de la forêt. Si les arbres sont plus design que feuillus, l’expérience qui suit n’en est pas moins concrète. Nous sommes en 2023, le début de deux jours d’immersion dans les bois pour un stage de survie en compagnie de Théo, assistant fictif qui, grâce aux smartphones, devient moniteur et aide les visiteurs et visiteuses à naviguer dans cet environnement méconnu. Seules deux missions peuvent être effectuées chaque jour : est-il plus important de manger, boire, trouver un abri ou faire du feu ?


Scénario alarmiste


Après un premier choix cornélien, une recherche s’avère fructueuse : un bruit de cascade avait suggéré un point d’eau lors de la promenade d’observation. Théo confirme la trouvaille mais ajoute un détail : pas tout à fait sûr que le breuvage soit potable, à vous de décider : l’ingurgiter ou reprendre la prospection. «La construction de l’exposition s’est faite en inventant différents scénarios autour de nos imaginaires en réponse à la question : que va-t-il se passer demain ?», explique Christelle Guiraud, la commissaire de l’exposition.


Changement d’ambiance. L’imaginaire de la forêt fait place à celui de l’apocalypse. Une sirène retentit, c’est l’annonce du couvre-feu dans les rues d’une ville, en 2029 cette fois. Un homme se presse pour rentrer avec sa fille auprès de sa conjointe et leur nouveau-né. Hier surréaliste, la scène prend aujourd’hui une allure presque habituelle. Le film, qui ouvre le deuxième acte de l’exposition, qui en compte trois, a pourtant été écrit avant le confinement français de mars 2020. L’effondrement décrit dans la fiction prend sa source dans un embargo imposé par la Russie. Privés de pétrole et de gaz, et la sécheresse ayant causé des déficits en eau, les centrales sont arrêtées. Il n’y a plus d’électricité depuis plusieurs semaines et les problématiques s’enchaînent en cascade. Les vivres sont rationnés, les médicaments introuvables. L’armée fait régner l’ordre, leurs chars et leurs barrages sont partout.


Que faire ? Rester ou partir à la campagne ? Le choix n’est pas tranché par le scénariste qui propose les deux possibilités. La décision sera inévitablement collégiale : dans la salle, cinq emplacements sont prévus pour voter. Ce sont les spectateurs et spectatrices qui vont décider où la petite famille continuera de vivre. De quoi lancer des conversations pour se mettre d’accord. Une fois les cinq votes enregistrés, la majorité l’emporte.


S’adapter pour ne pas sombrer


Ce scénario alarmiste est toutefois mis en perspective par les analyses de plusieurs scientifiques.L’historien Jean-Baptiste Fressoz tempère ainsi l’idée «trop simple, trop englobante» et rappelle que nous nous concentrons sur les effondrements qui impactent nos modes de vie alors que certains ont déjà eu lieu «il y en a des réels qui concernent, eux, la nature. Que l’on pense à la disparition de trois quarts de la population des insectes en 30 ans, liée à l’usage de pesticides et l’agriculture intensive !»


Dans une perspective plus optimiste, le troisième et dernier acte propose de s’adapter pour ne pas sombrer. 2045 : les sociétés se réorganisent et cette fois la fiction devient sonore. A Besançon, Hector est en stage, il rencontre Fatoumata qui doit le superviser. A travers le récit, le podcast déroule thème par thème les enjeux de la survie humaine. La ville s’en sort en imaginant un avenir local et innovant. On sourit (jaune) en découvrant l’onglet «amour et eau fraîche» qui dépeint le personnage masculin «sauveur et bagarreur» tandis que le féminin vient panser ses plaies… Le système de fonctionnement de l’humanité sur la planète peut être repensé en globalité, certaines choses ne changent manifestement pas.


Confortablement installés dans les fauteuils prévus à cet effet, Thomas, 11 ans, et Chloé, 15 ans, écoutent sagement l’histoire. Les deux enfants ne sont ni étonnés, ni choqués. De passage à Paris depuis les Landes, ils découvrent l’exposition avec leur mère, artiste visuel. «Tout ça, c’est assez normal pour eux. Ils ont l’habitude de réfléchir à ce genre de problématiques. D’ailleurs, dans la forêt Thomas connaissait bien mieux les réponses que moi.»


Le parcours muséal, en cohérence avec le fond, utilise des éléments de mobiliers en bois – dont la centaine «d’arbres» de la forêt – qui s’emboîtent et ne nécessitent aucun collage. La possibilité de les démonter pourrait permettre un nouvel emploi, une démarche «en cours» selon le designer Yves Morel.


Également disponible sur le site de Libération.

par Coralie Schaub - 11 juillet 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Livres, chaînes YouTube, stages et formations... Les promoteurs d’un mode de vie indépendant au plus près de la nature, se voulant accessible à tous, rencontrent un écho croissant. Tout en se démarquant fermement du mouvement survivaliste.


Dans les librairies, ces derniers mois, il pleut des livres sur la vie en autonomie, au plus près de la nature. Du vécu, des témoignages, souvent écrits par de jeunes «néoruraux», la plupart bardés de diplômes. Et le succès est là. Paru en février aux Arènes, l’Homme-chevreuil a déjà séduit 46 000 acheteurs. Le photographe naturaliste Geoffroy Delorme y narre ses sept ans de vie sauvage dans la forêt de Louviers, en Normandie, seul en immersion auprès des cervidés. Le même éditeur vient de publier l’Année sauvage, une vie sans technologie au rythme de la nature, de l’Irlandais Mark Boyle, qualifié d’«écrivain culte de la décroissance». En un mois, 6 000 exemplaires ont été vendus. Son précédent livre, l’Homme sans argent (Les Arènes, 2014), sur son expérience de vie volontairement désargentée, s’est écoulé à 22 000 exemplaires.


Echappée sauvage


Aujourd’hui doctorant en climatologie, installé dans un «éco-lieu» de la vallée de Chevreuse où il habite un dôme géodésique aux airs d’igloo qu’il a construit au cœur d’un jardin en permaculture, Jacob Karhu a publié fin avril Vie sauvage, mode d’emploi. Sous forme de journal, vendu pour l’heure à 4 000 exemplaires, ce qui «correspond aux attentes» de son éditeur, Flammarion, le diplômé de Normale sup y relate son échappée sauvage de sept mois dans une cabane perdue des Pyrénées.


Fin janvier, Brian Ejarque, un ancien salarié du quartier d’affaires de La Défense, a sorti Oser quitter la ville ! De citadin à néoautonomiste, comment j’ai composté mon ancienne vie, chez Ulmer. Six livres sur l’autonomie au sens large (permaculture et jardin nourricier, décroissance…), une «thématique forte», figurent dans le top 10 des ventes de cet éditeur depuis le début de l’année. Avec 3 700 exemplaires vendus, celui de Brian Ejarque est neuvième. Un récit de sa prise de conscience, convoquant l’image du «hamster dans la roue», de son installation dans le Tarn avec ses hauts et ses bas, autant qu’un guide pratique (comment choisir son terrain, stocker l’eau de pluie, améliorer son sol, installer une serre bioclimatique, des panneaux solaires, des toilettes sèches ou une connexion à Internet quand on n’est pas raccordé au téléphone…).


En février, un autre trentenaire, le conférencier, journaliste et enseignant en communication politique à l’université de Cergy Jonathan Attias, publiait, lui, la Désobéissance fertile. Pour une écologie offensive (Payot). Vendu à près de 10 000 exemplaires, l’ouvrage est une sorte de manifeste visant à ce que «nous nous associions à la nature pour apprendre à vivre avec elle». Mais il comporte aussi un volet concret sur «l’installation en nature» et le «revivre ensemble», expérimentés en Corrèze par l’auteur, sa compagne et leurs deux fillettes : construire un habitat classique – doté de fondations en dur – ou «réversible» (yourte, roulotte, cabane, «tiny house», etc.), tendre vers l’autonomie grâce aux «low techs», utiliser peu ou pas d’énergie pour cuire et réfrigérer ses aliments, organiser une «mise en réseau des différents collectifs» explorant ce mode de vie…


Envie de transmettre


Le point commun de tous ces récits contant un cheminement intime, la quête d’une vie en autonomie plus ou moins longue, poussée, solitaire, mais le plus possible affranchie d’une société de consommation honnie, loin du métro-boulot-dodo ? Une furieuse envie de donner envie. «Je voudrais encourager d’autres gens à vivre de la façon dont ils le souhaitent, ne serait-ce que quelques jours, semaines, mois. Leur montrer que vivre dans la nature n’est pas si difficile, qu’il faut savoir faire des replis temporaires à l’intérieur de soi pour mieux se comprendre. Renouer avec son vrai moi», écrit Jacob Karhu.


«Tout ce que nous entreprenons, c’est pour ça : partager et transmettre», confie Jonathan Attias. Pour lui, tendre vers l’autonomie alimentaire et énergétique, «concevoir quels sont nos besoins réels, quelle est notre place sur Terre et comment répondre à ces besoins tout en prenant soin de la terre», se débrouiller avec peu de choses, devenir «gardiens du vivant», «aggrader» (par opposition à dégrader) les territoires… tout cela est devenu «une nécessité». «On ne réinvente pas la roue, certains ont vécu comme ça dans les années 60 et 70, des néoruraux sont partis dans le Larzac, admet-il. La différence, c’est que pour eux c’était un choix, ils pouvaient tester et retourner à “la vie d’avant“. Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix.» Et de citer les tristes prévisions du «rapport Meadows» de 1972, intitulé «limites à la croissance». «Elles s’avèrent hélas exactes : nous avons tellement extrait de ressources et détruit les écosystèmes que nous avons dépassé des seuils critiques. Ces dix prochaines années, nous devrons faire face à des bouleversements comme l’humanité n’en a jamais connus, soupire Attias. Soit nous réagissons, soit nous signons notre arrêt de mort. Nous voulons porter un message d’espoir, montrer qu’il est possible de réconcilier l’humanité avec le reste du vivant, raconter des futurs souhaitables, pour permettre à d’autres de se mettre en mouvement.»


Alors, Jonathan Attias et sa compagne Caroline Perez veulent «inspirer celles et ceux qui aspirent à vivre comme [eux]». Ils ont fondé un «mouvement», baptisé Désobéissance fertile, visant à «préserver et régénérer les territoires de toutes nos forces, même si ça nécessite de désobéir aux lois». Ainsi Jonathan Attias appelle-t-il à «neutraliser des engins forestiers» responsables de coupes rases, en remplissant les réservoirs de sucre ou coupant des câbles. «On appelle ça du “désabotage“, car le saboteur c’est celui qui détruit l’écosystème», défend-il, sans vouloir expliquer s’il a lui-même participé à des actions de ce type ni quantifier la réalité du «phénomène». Le couple vient de s’installer dans le Périgord vert, sur une prairie nue de huit hectares, achetée avec leur association pour la «remettre dans les communs, sans propriétaires individuels». L’idée est de la transformer en «jardin-forêt», d’y construire leur cabane pour moins de 5 000 euros, d’y accueillir plusieurs habitants, d’en faire un «éco-lieu» ouvert au public, d’aider les gens à s’installer et faire face à une législation et une administration jugées décourageantes, injustes et absurdes. «Les lois permettent de construire en parpaing en artificialisant les sols mais empêchent les habitats légers, pourtant sobres et écologiques, s’insurge Jonathan Attias. On n’a plus le temps d’attendre que les lois changent pour agir. Nous voulons créer du lien, de la solidarité au sein d’un territoire. Le contraire de l’autarcie !»


Chaînes YouTube


Nombre de «néo-autonomistes», dans leur volonté de faire avancer la cause, ont lancé leur chaîne YouTube. Celle de Brian Ejarque, «l’Archi’Pelle», dont l’audience a décollé avec la crise sanitaire, compte 164 000 abonnés et environ 500 000 vues par mois. «Sur l’autonomie, c’est la deuxième chaîne en France après “Ma ferme autonome“. Et sur la permaculture, elle doit être dans le top 10», dit-il. Il y partage son quotidien, des savoirs et conseils, «parce qu’entre le rêve du citadin qui aspire à changer de vie et la réalité, il y a énormément de boulot et qu’il faut savoir être patient, on ne parle plus en heures avec la nature mais en saisons». Il y poste aussi ses rencontres avec d’autres particuliers en quête du même idéal, «car il y a autant de manières de voir l’autonomie que d’autonomistes, il n’y a pas de recette miracle, le tout est de s’adapter à son terroir». Une «passion» qui lui permet d’en vivre, en lui rapportant 700 à 800 euros mensuels :«Les annonceurs paient mieux qu’avant ce type de contenus, ils ne nous considèrent plus comme des hurluberlus. Plein d’autonomistes refusent de monétiser leurs vidéos, mais je me suis dit que sinon, ça part dans les caisses de YouTube.» Il peut en bannir certains. «Je l’ai fait avec Bayer-Monsanto qui faisait de la pub au début de mes vidéos», rit-il.


La chaîne de Jacob Karhu compte 217 000 abonnés, celle de la Désobéissance fertile 22 600.«Pourtant, on ne fait rien pour, je parle face caméra sans rien monter, on ne publie pas très souvent, remarque Jonathan Attias. Mais l’intérêt et la demande sont énormes, il y a un vrai désir d’apprendre à faire par soi-même. Une vidéo qu’on a postée sur Facebook sur un four solaire a fait 300 000 vues.» Pour lui, c’est sûr, derrière le phénomène éditorial et Internet, il y a une tendance de fond. «Vous verrez, ce mouvement ne fera que s’amplifier. Je le constate déjà depuis trois ans, c’est en train d’exploser. Suite à une vidéo tournée par Brut chez nous, des gens très différents nous ont contactés, y compris venus du monde paysan, et beaucoup de jeunes de 15 à 18 ans. Et regardez le soutien apporté à la pétition pour aider Xavier Marmier à sauver sa cabane», dit-il à propos de cet élagueur contraint de détruire l’habitat qu’il a construit dans les arbres, sur son propre terrain en Franche-Comté.



Se démarquer du survivalisme


La tentation de l’autonomie qui gagnerait toujours plus de Français se traduit aussi par l’engouement pour les formations et stages de tous types, de la permaculture à la reconnaissance des plantes sauvages comestibles et médicinales. «J’observe une hausse de la demande. De plus en plus, ceux qui viennent me voir veulent changer de vie, ils ont déjà leur idée et viennent la mettre à l’épreuve de la réalité», témoigne le célèbre ethnobotaniste François Couplan, qui organise depuis 1975 des semaines en pleine nature, avec, au menu, «gastronomie sauvage» et «survie douce». Le tout pour environ 700 euros avec la nourriture et l’hébergement, du lundi au samedi, ce qu’il trouve «juste et correct». Celui qui a écrit «112 ou 113» livres, dont le Guide de la survie douce en pleine nature (Larousse, 2015), insiste sur le terme «douce», l’idée étant aussi de «sur-vivre» au sens «vivre mieux».


Pas question d’être assimilé aux survivalistes surarmés, retranchés dans leur bunker en attendant la fin du monde et la guerre de chacun contre tous, comme Frédérick L., l’homme qui a tué trois gendarmes dans le Puy-de-Dôme en décembre. «Le mouvement de retour à la terre s’est développé suivant deux grands axes : l’un est basé sur l’harmonie avec la nature, l’autre sur la peur de la catastrophe – on veut être autonome pour ne pas mourir quand la société s’effondrera,observe-t-il. Je vois bien que ce dernier prend de l’ampleur, mais pas chez ceux qui viennent me voir. Je fais le pari que le côté clair et lumineux de l’être humain l’emportera.» Ceux qui viennent le voir ? «Cela va de 16 à 80 ans passés, mais c’est avant tout des urbains attirés par la nature. Les ruraux, ça ne les intéresse pas, certains sont même très agressivement contre.»


Brian Ejarque, lui aussi, tient à se «démarquer de la vision survivaliste du monde, de tout ce qui est armes, etc. Même si des survivalistes me regardent. Je suis pacifiste et apolitique, ils m’appellent le bisounours». Même démarche peace and love pour Jonathan Attias : «Le survivalisme, c’est une exacerbation de l’individualisme actuel, qui peut être dangereuse, c’est “je m’enferme chez moi et advienne que pourra, chacun pour soi“. Alors que nous, on croit vraiment en l’humain, aux élans de solidarité, à la coopération.»


Démocratiser l’autonomie


Jonathan Attias revendique une approche autant écologique que sociale : il déplore d’ailleurs que certaines formations, notamment en permaculture, soient «trop chères». Pour lui, qui dit «être passé de bobo bourgeois bohème aux bobos plein le corps à force de travailler la terre», «si vous voulez vraiment toucher du monde et pas toujours les mêmes CSP +, il faut travailler sur la gratuité ou la réciprocité qu’on peut accorder en termes de temps». Le principal frein financier pour s’installer en autonomie étant le coût du foncier, Désobéissance fertile a lancé l’initiative «gardiens des territoires», pour inviter les propriétaires de terrains à les mettre à disposition pour que des collectifs y habitent gratuitement et en prennent soin. Et réfléchit à la façon de permettre à des familles «dans des HLM en zone périurbaine de rêver eux aussi à ce mode de vie et s’installer à moindre coût».


Jonathan Attias en est convaincu, il est possible de «démocratiser» l’autonomie au vert, de la rendre systémique. «Il y a largement la place pour tous les Français, tout en laissant les forêts tranquilles, car on invite les gens à s’installer sur des terres agricoles dégradées et polluées par la monoculture industrielle qui ont besoin d’être régénérées, replantées d’arbres et de haies.» Bientôt 66 millions d’autonomistes ?


Également disponible sur le site de Libération.

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