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Par Lionel Bordeaux, ancien secrétaire général adjoint de la COP 21— 29 juillet 2020


Les mots sur le climat sont des super-héros qui sentent le pâté... Pour aller dans le bon sens, il va falloir agir concrètement.


Tribune. J’ai travaillé récemment sur la Convention citoyenne pour le climat, les 150 Français tirés au sort par Harris Interactive. On a principalement voulu retenir, des neuf mois de travail des citoyens, que Daniel Cohn-Bendit avait fait partie des tirés au sort avant de refuser de rejoindre la Convention et qu’une des propositions consistait à réduire la vitesse sur l’autoroute à 110 km/h…


Sur les 460 pages de propositions accessibles en ligne, c’est un résumé. Les prises de parole se sont multipliées en sortant des poches les grands concepts : «décroissance», «khmers verts», la liberté qui ne doit pas être contrainte par un impératif catégorique environnemental ou encore la fameuse «écologie punitive» qui est méchante alors qu’il faut faire une écologie goûter d’anniversaire, turlututu chapeau pointu. Cette expression d’écologie punitive est étrange car c’est le climat qui semble punitif en ce moment, en multipliant les sécheresses, les accidents climatiques, les canicules et en transformant certaines îles en bases sous-marines ou la banquise en eau douce.


En sortant ces attrape-mouches, on rate encore le réel. Le réel, c’est que les citoyens ont dû répondre à une question qui est tellement incroyable qu’on l’a laissée sur l’étagère des statistiques, sans vraiment la regarder. Moi, elle m’a interloqué. Les 150 devaient proposer des mesures afin de faire baisser de 40% nos émissions de gaz à effet de serre dans les dix prochaines années. Presque la moitié. J’arrête les chiffres ensuite, mais huit secteurs causent plus de 80% de nos émissions de CO2. Il s’agit de moyennes qui donnent les ordres de grandeur pour réaliser ce sur quoi nous devons travailler : 18% pour l’industrie (chimie, agroalimentaire, ciment, métallurgie, etc..), 16% pour les voitures (plus de 32 millions de voitures individuelles en France), 11,2% pour le chauffage et l’eau chaude dans nos appartements et nos maisons, 9,8% pour l’agriculture avec l’utilisation des engrais azotés ou des pesticides, 9,12% la consommation de viande de bœuf et de produits laitiers à cause des dégagements de méthane (85% de l’empreinte carbone de notre alimentation est due à la consommation de viande et de produits laitiers), 7,8% pour le chauffage ou la clim des bureaux, 5,89% pour la circulation des 600 000 poids lourds en France et 4,7% pour la production d’électricité qui n’est pas d’origine nucléaire.


Questions

Vous imaginez ce que cela veut dire de diminuer de 40% les émissions de cette liste ? Ça va faire sérieusement moins de burgers, de trafic de camions, une grosse économie d’énergie dans les maisons et les bureaux, un énorme effort dans les transports en commun pour limiter l’usage de la voiture aux personnes qui en ont le plus besoin, en gros nos amis des campagnes, dont je fais partie en vivant dans l’Oise. Les 150 citoyens ont travaillé secteur par secteurs et ils ont essayé de choisir des mesures que les 148 personnes auditionnées ont pu leur proposer. C’est passionnant. On devrait faire plusieurs émissions de télé en prime time sur le sujet, au lieu de s’engouffrer sur la planche de surf toute trouée de la liberté et de l’écologie qui punit.


Nous avons aussi eu le droit aux combats de deux mots imaginaires, qui ont sorti leurs épées en plastique : l’économie et l’écologie. Ah coquins de mots, avec leurs déguisements et leurs perruques, on finit par croire qu’ils s’opposent pour de vrai. Didier Onraita, qui a créé plus de 60 boutiques en France, où 100% des produits sont accessibles en vrac, développe une activité rentable, crée de l’emploi, évite un large gaspillage alimentaire et évacue les plastiques à usage unique. Ce n’est pas l’économie contre l’écologie. Il s’agit de ne plus développer des activités qui contribuent à réchauffer un peu plus notre douillette atmosphère. D’ailleurs, les marchés financiers, qui ne sont pas vraiment des activistes ou alors des activistes du gain, l’ont bien compris. Tesla atteint une valorisation boursière (243 milliards de dollars) qui est 35 fois supérieure à celle de Renault et 17 fois supérieure à celle de PSA. Après avoir raté le tournant des grandes plateformes numériques mondiales, après avoir largement délocalisé nos outils de productions, la France et l’Europe vont-elles rater la grande adaptation environnementale de nos économies et laisser de nouveaux géants américains ou chinois nous dominer ? Angela Merkel l’a bien compris en annonçant, en juin dernier, un investissement de 9 milliards dans l’hydrogène, quand la France, en 2018, avait lancé un plan pour la même énergie de… 100 millions d’euros.


Encore des questions

Même avec notre planète barbecue qui commence à cuire à petit feu, et avec l’incroyable intelligence humaine mobilisée pour expliquer le changement climatique, on en reste à de la rhétorique et à des statu quo de pépés. Il y a tant à faire et tant de belles énergies à accompagner. En plus du travail des citoyens, on pourrait faire sauter les blocages de terrain, en travaillant sur la vie telle qu’elle se passe. Sur l’autoconsommation grâce aux panneaux solaires par exemple. Vous n’imaginez pas les petits châteaux forts qui se sont dressés pour empêcher de fabriquer et de vendre sa propre énergie : garantie décennale qui représente un frein pour les installateurs, coût élevé du transport de l’électricité, pas de nette mesure qui permettrait de retrancher le surplus produit de sa facture d’électricité sans faire de la paperasse, obligation de passer par des appels d’offres tarifaires au-delà d’une installation solaire de 500 m2 (100kW), etc. Voyez comme ces matières paraissent obscures, alors peu de personnes descendent dans la soute et cela ne bouge pas.


Sur un autre sujet, on s’y met quand aux protéines végétales cultivées en France ? Le premier plan protéines date de 1974 (après l’embargo des USA, en 1973, sur le soja), et le dernier a été lancé par Stéphane Le Foll pour la période 2014-2020, en attendant le prochain plan Macron. Les résultats restent très modestes. Et pour cause : en France, 7 principales cultures (maïs, blé, orge, betterave, pomme de terre, colza, tournesol) occupent 91% des sols et aucune d’entre elles n’est une protéagineuse. Les nouvelles graines ne sont pas les bienvenues ! Philippe Desbrosses ardent défenseur du lupin, une légumineuse pleine de protéines qui pousse très bien en France, est bien placé pour savoir que cette plante, parfaite pour nourrir le bétail et les hommes, est bloquée par des grands céréaliers français. On préfère importer 3,5 tonnes par an de tourteau de soja venant en grande partie de l’Amazonie brésilienne. Nos copains brésiliens faisant, ainsi, de chouettes feux de bois pour nous fournir en soja.


J’ai passé plus de vingt ans dans les administrations publiques ou les cabinets ministériels, je connais les difficultés, la nécessité de concilier, les temps de mise en œuvre, les intérêts divergents. Mais arrêtons de faire de la corrida avec des mots chiffons rouges plutôt que regarder la troupe indisciplinée du réel. Nous avons, concernant le climat, une feuille de route établie par les 150 citoyens. Nous avons des pionniers incroyablement talentueux en France, nous avons des idées, des envies, des énergies et on parle du 110km/h ou du futur roman-photo du gouvernement ? Comme disait Rimbaud : «O que ma quille éclate, O que j’aille à la mer.»


Tribune publiée également sur le site de Libération.

Par Fleur Daugey, auteure, journaliste et éthologue— 29 juillet 2020


Les éditions Actes Sud junior ont demandé à leurs auteurs et autrices de contribuer aux réflexions d’Agir pour le vivant en s’adressant aux plus jeunes (mais pas seulement !).


Pendant le confinement, mon bébé et moi sortions nous promener tous les matins sur les chemins du village. Nous avons vu le printemps s’éveiller. D’abord les primevères, qui sont les premières à colorer les talus. Puis des myriades d’autres fleurs sont nées, petites, grandes, éclatantes ou discrètes comme Geranium robertianum. Ce matin-là, comme tous les matins, je me réjouissais de les retrouver sur le bord de la route. Mais elles n’étaient plus là. La veille, un monstre mécanique était passé dans le village. Il faisait tant de bruit que nous avions dû fermer les fenêtres pour reposer nos oreilles. Il sentait mauvais, aussi, relâchant dans l’air ses particules de diesel.

Je marchais le long de la route. Disparue l’herbe à Robert. En moi-même j’ai pensé, comment va-t-il faire, Robert, sans son herbe ? Disparus les bugles, les renoncules, les vesces et les anthyllides. Les saponaires et les cirses n’ont même pas eu le temps de fleurir. Je les vois, là, couchées sur le sol, encore vertes. Avec elles, ce sont les abeilles qui se sont évanouies.


Pourtant, on en parle tout le temps des abeilles, vous avez remarqué ? On dit qu’elles sont en danger, qu’elles ont besoin de fleurs pour se nourrir et fabriquer du miel. On parle des abeilles, on dit qu’on les aime et qu’on a besoin d’elles, et on leur coupe l’herbe sous le pied. Et puis, il n’y a pas que les abeilles domestiques et faiseuses de miel qui se nourrissent du nectar et du pollen des fleurs. Les abeilles solitaires comme les osmies et xylocopes ont aussi besoin d’elles. Papillons, scarabées et syrphes également.


Mon bébé et moi aussi, nous avons besoin d’elles, pour émerveiller nos matins. Alors je me demande encore et encore, pourquoi ? Pourquoi coupons-nous les fleurs sur les bords des routes ? POURQUOI ? Ça tue, ça pue, ça énerve les oreilles et ça ne sert à rien.

Dans mon village, depuis le début du printemps et du confinement on entend tous les jours les tondeuses, les débroussailleuses, les tronçonneuses. Pourquoi, les enfants, pourquoi ? Elles ne sont pas belles les herbes folles qui cachent le chant des grillons ? Ce forum s’appelle Agir pour le vivant. Et si la meilleure façon d’agir, c’était de ne rien faire ?


Ou plutôt, de laisser la nature faire, seule, tranquille. Lui laisser sa place. Cesser de la détruire. Remiser les tondeuses, les débroussailleuses, les tronçonneuses. Savent-ils qu’ils ont coupé les épervières, les chélidoines, les lamiers, le sainfoin et les épilobes ? Et si on les observait ces fleurs, cette biodiversité qui est là partout autour de nous, plutôt que de la détruire sans la connaître ? Vous vous demandez comment agir, les enfants ? Eduquez vos parents, demandez-leur une pelouse libre et sauvage. Demandez-leur le nom des fleurs. Dites-leur que vous voulez voir leurs couleurs, sentir leur parfum et rencontrer les insectes qu’elles abritent. Pour qu’elles restent là, bien droites, vivantes. Pour que nous aussi, au milieu des autres êtres, nous soyons vivants. Chez Actes Sud Junior, Fleur Daugey a publié les Oiseaux globe-trotters, Elle court, la rivière, la Vie amoureuse des animaux, les Papas animaux. Elle a également publié Animaux homos, histoire naturelle de l’homosexualité (Albin Michel) et l’Intelligence des plantes (Ulmer).

Par Léo Martin et Sébastien Turpin— 28 juillet 2020


Les éditions Actes Sud junior ont demandé à leurs auteurs et autrices de contribuer aux réflexions d’Agir pour le vivant en s’adressant aux plus jeunes (mais pas seulement !).

Observez les oiseaux !

Durant le confinement, chacun et chacune d’entre nous a pu observer ou voir défiler sur les réseaux des images, des vidéos montrant le retour d’oiseaux, d’insectes et même de mammifères dans les grandes villes, les ports maritimes ou sur les plages touristiques désertes. La quasi-absence d’humain, de trafic routier ou maritime et par conséquent de pollutions sonores, a permis à une partie de la biodiversité, de revenir dans les lieux habituellement très dérangés.

Si ces observations ponctuelles nous montrent la capacité des espèces à recoloniser ces espaces, gardons en tête que l’effet du confinement sur la biodiversité reste à décrire scientifiquement. Nous manquons, en effet, de données précises pour évaluer l’impact réel du confinement sur les animaux et plus largement sur la biodiversité. Nous pouvons nous demander quelles sont les espèces qui ont profité du confinement, quelles sont celles pour qui ça n’a rien changé. A-t-on pu observer plus d’espèces car nous disposions de plus de temps et que l’absence de bruit était propice aux observations ? Pour répondre à ces questions, il faut des données ! Prenons l’exemple des oiseaux : un ornithologue amateur pourra comparer ses observations à celles d’années antérieures et sera capable de dire s’il a vu plus d’espèces et plus d’individus pendant cette période… Pour autant ces résultats n’auront qu’une valeur locale. Pour pouvoir généraliser ces observations et donc conclure sur l’effet du confinement, les scientifiques ont besoin de données collectées avant, pendant et après cette période. Pour en obtenir suffisamment, les chercheurs font parfois appel aux citoyens. Sans être spécialiste en ornithologie, tout le monde peut contribuer en participant à des programmes de sciences participatives comme «Oiseaux des jardins».


Ce dispositif propose de lister les oiseaux qui fréquentent votre jardin puis de transmettre ces informations via un site web. Dans ce type de programme, les participants doivent respecter un protocole précis (une durée d’observation identique par exemple) défini par des chercheurs. Ce protocole permet de s’assurer que les données collectées seront comparables entre elles. Les observations faites dans ce cadre permettront de tenter d’évaluer l’impact du confinement sur la biodiversité mais permettront certainement de répondre à bien d’autres questions sur l’état de santé de la biodiversité !

Pour conclure, n’oublions pas que deux mois ne représentent qu’une part microscopique de l’histoire évolutive des espèces. Si la période du confinement n’a probablement pas permis un retour durable des espèces en ville, elle nous invite en revanche à prendre du recul sur notre place au sein de la biodiversité.

Respectivement coordinateur de projets scientifique et pédagogique et doctorants au Muséum d’histoire naturelle de Paris, Sébastien Turpin et Léo Martin travaillent à sensibiliser le public sur la nature et son observation. Ils ont publié avec l’illustratrice Liza Zordan le livre-coffret Quel est cet oiseau ? chez Actes Sud junior.

Plus que jamais il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour contribuer à l’émergence de nouvelles solutions