Du 20 avril au 20 juillet 2020, en partenariat avec le journal Libération, des points de vue, des réflexions d’auteurs, chercheurs, entrepreneurs, artistes et acteur de la biodiversité en faveur de l’action pour le Vivant

Par Céline CURIOL—3 juillet 2020


Pour être vivante, la nature ne doit-elle pas aussi être parlée ?


Face à la réalité et l’ampleur des menaces qui pèsent sur les écosystèmes naturels, nos mots, qu’ils soient analyses ou cris d’alarme, n’ont pas eu, ces vingt dernières années, l’impact escompté. Entre le «récit catastrophique», envisagé comme moyen choc de mobilisation, et le «récit positif» qui s’appuie sur une mise en valeur des bienfaits de la nature pour l’humain, les modes de propagation des messages écologiques se heurtent toujours au rempart des conforts et des habitudes.


Face à un public noyé sous un déluge d’indignations constantes, les avertissements manquent dorénavant d’effets et il ne faut plus compter sur chiffres et données factuelles pour influer sur les engagements. On envisage alors une approche «affective» qui joue sur la corde sensible des individus, corde qui, à force de sollicitations par les industries du divertissement, de la publicité et des médias, semble s’user quelque peu. Nous continuons néanmoins à verser notre encre en espérant qu’«informé» et «sensibilisé», les citoyens modifient leurs comportements de consommateurs, adoptent des pratiques écoresponsables et agissent, dans leur sphère professionnelle, en faveur d’une prise en compte radicale des problématiques environnementales.


Richesse

Pour l’écrivaine que je suis – inquiète du sort de notre planète –, la recherche d’un moyen d’influence au travers de la langue constitue un enjeu majeur de la lutte écologique. En réfléchissant à la manière dont les discours sur notre environnement et ses ressources peuvent inciter à leur préservation, je suis revenue à la notion de langue vivante. Vivant voulant dire dans ce cas «parlé», une question m’est alors apparue essentielle : pour être vivante, la nature ne doit-elle pas aussi être parlée ?


Si, comme je le crois, la réponse à cette question est positive, la richesse, la complexité, la force comme la fragilité de cette nature doivent (re)trouver place dans notre langue, en vertu du principe ancestral selon lequel nommer, c’est faire exister.


Une langue vivante est hospitalière, accueille ce que ses locuteurs pourront saisir grâce à elle. Notre vocabulaire est le premier concerné, un vocabulaire dont on note l’appauvrissement lorsque est appréhendé, notamment par les urbains, l’univers naturel aux formes et processus d’une fascinante multiplicité. En l’excluant de nos conversations, nous excluons cet univers de nos observations et compromettons l’adhésion qu’il peut susciter. Entre l’appauvrissement du champ lexical et la réduction du champ perceptif, c’est un cercle vicieux qui s’installe. Au fil des ans, je n’ai cessé de constater par exemple combien peu d’étudiants distinguent les essences d’arbres parce qu’ils en ignorent les dénominations : dans leurs textes, un arbre est un «arbre». Un détail qui n’en est pas un quand les mots commandent aux émois et la généralisation à l’indifférence.


Renaissance

«La littérature tient à notre vie même, à la plus belle des vies, à la vie parlée», écrivait Gaston Bachelard, qui s’évertua à mettre en valeur la présence des quatre éléments dans l’imaginaire, déployant en cela une sensibilité écologique «avant l’heure». Dans l’atelier de création littéraire que je mène à Sciences-Po, je m’efforce d’initier une reconquête de «territoires naturels» grâce au déploiement du langage et l’extension des périmètres de cet imaginaire. Par cette démarche, il me semble possible de faire renaître ces vies sans voix, celles qui, parce qu’inaudibles dans nos paroles, deviennent invisibles et de ce fait destructibles. Ou celles qu’à notre insu, nous dénigrons parce que nous ne prêtons plus attention à la manière dont certaines de nos expressions les malmènent.


Une part de la fiction contemporaine française a fait le choix de se concentrer sur l’humain, sur ses déboires psychologiques, ses rapports sociaux ou politiques, sujets passionnants mais qui tendent à escamoter une part des situations où d’autres formes d’êtres fourmillent et se perpétuent. La description de l’environnement où évoluent les personnages y est souvent jugée inutile, encombrante, et sera écartée au profit de l’intrigue. On nous montre des personnages vivant «entre eux», recourbés sur leurs drames et leurs réflexions, mais dévolus d’intérêt pour le monde vivant auquel ils appartiennent pourtant. De fait, nous manquons de créations littéraires où le milieu naturel ne soit pas relégué au rang de décor ou de cadre, de support de projections anthropomorphiques, mais soit un sujet à part entière.


Désintérêt historique

Les universitaires américains ont su inventer l’écocritique littéraire à partir du nature writing, ce courant littéraire inspiré par l’écrivain H.D. Thoreau qui, depuis plusieurs siècles, cherche à «écrire la nature». En France, il est regrettable que l’écopoétique, qui envisage l’étude des modes d’écriture sous une perspective écologique, demeure une discipline périphérique. Plus développés, ces départements pourraient contribuer à l’étude de productions littéraires touchant aux enjeux environnementaux, notamment comme supports pédagogiques, ainsi qu’à la diffusion de récits vertueux. Des prix littéraires tel le prix François-Sommer, qui «honore chaque année une œuvre explorant les rapports de l’homme à la nature», pourraient également être davantage mis en valeur.


Remplacer le désintérêt historique des Français pour les ouvrages naturalistes par une curiosité envers des explorations plus contemporaines serait ainsi salutaire. Le roman a le pouvoir de rendre la nature à l’animation fantasmatique qui ressuscite l’attachement. Ne passons pas à côté.


Céline Curiol est l’auteure de romans et d’essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Un quinze août à Paris (2014), les Vieux ne pleurent jamais (2016).


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Par Valérie Cabanes, Juriste et porte-parole de l’association End Ecocide on Earth—3 juillet 2020


Nous ne pouvons plus nous permettre de vivre déconnectés de la nature, alors que notre santé dépend de celles des écosystèmes.


Khmers verts ! Djihadistes de l’écologie ! Lubie Populiste ! Génocidaires en puissance ! On croit rêver ! Voilà de quels noms d’oiseaux sont affublés, par certains, les 150 citoyens de la Convention climat. Ils ont remis 149 mesures, le 11 juin, avec comme mandat initial de baisser les émissions françaises de gaz à effet de serre de 40% d’ici à 2030. Ils ont passé neuf mois à auditionner de très nombreux experts, ils se sont formés, ils se sont forgé une opinion éclairée, et ce dans la poursuite de l’intérêt collectif au détriment de leurs propres intérêts.


Ce qu’ils ont compris les a bouleversés au point de proposer des mesures plus ambitieuses et systémiques que ce que commandait leur mandat. Ils ont compris que l’on ne pourrait protéger les générations futures qu’en s’attaquant, en même temps, aux causes de la crise climatique, de l’érosion de la biodiversité, de la déforestation, de la pollution, de l’acidification de l’océan etc. Ils ont compris que tout était lié, que la vie était un jeu d’équilibre entre les systèmes écologiques de la planète, que le principe d’interdépendance était la colonne vertébrale du monde. Ils ont saisi que l’humanité risquait de ne pas survivre à une sixième extinction de masse, que nous ne pouvions plus nous permettre de vivre déconnectés de la nature, que notre santé dépendait de celles des écosystèmes. La Covid-19 a fini par les en persuader.


Alertes

Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), pour qui prend le temps de les parcourir, alertent sur le fait que le réchauffement climatique s’annonce plus prononcé que prévu et que nous risquons de vivre, en 2100, sur une planète inhabitable avec 7 degrés de plus. D’ores et déjà, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) constate, partout sur Terre, des records de chaleur, une acidification des océans, une élévation du niveau de la mer, la fonte accélérée des glaciers et de la banquise et fait un bilan effroyable de leurs conséquences sur la santé humaine, la sécurité alimentaire, les migrations, les écosystèmes et la vie marine. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) alerte sur l’augmentation globale des maladies ou des décès liés à la chaleur. Environ 30% de la population mondiale vit désormais dans des régions climatiques sujettes à des canicules meurtrières au moins 20 jours par an.


L’Australie a connu, en 2019, des feux de brousse gigantesques, dévastateurs pour les personnes, les biens, la faune, les écosystèmes et l’environnement. L’Afrique australe connaît, cette année, sa pire sécheresse depuis 35 ans, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). L’organisation a lancé un cri d’alerte alors que dans cette région, un nombre record de 45 millions de personnes sont menacées par la famine. Le réchauffement climatique a accru de 60% le rythme et la fréquence des cyclones et des ouragans. Les fortes pluies, et les inondations qui en découlent, créent des conditions favorables à l’apparition de diverses épidémies. Le nombre total de personnes déplacées à cause du dérèglement climatique a atteint le chiffre de 22 millions en 2019. Et nous ne sommes qu’à + 1 degré par rapport à l’ère préindustrielle.


Même en Europe, mieux préservée par sa latitude, les catastrophes naturelles se multiplient. Au Nord, au-delà du cercle polaire, le climat se réchauffe deux à trois fois plus vite qu’ailleurs. Les températures y battent des records : 38 degrés en juin 2020. Des feux de forêts à répétition dévorent la forêt boréale. Ces évènements «exceptionnels» pourraient bien devenir la «norme» chez nous aussi, si rien n’est fait pour lutter contre les causes du changement climatique.


Mesures

Pendant ce temps, les scientifiques de l’IPBES (la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), le GIEC de la biodiversité, nous expliquent qu’une crise d’extinction massive des animaux et des plantes est en cour. C’est la première depuis la disparition des dinosaures, il y a environ 65 millions d’années. Un million d’espèces animales et végétales (sur un total estimé à huit millions) pourraient disparaître de la Terre dans les prochaines décennies, si aucune mesure n’est prise pour freiner cette tendance. Environ 75% des terres et 66% des milieux marins ont été considérablement modifiés par l’homme et plus de 85% des zones humides ont été perdues. D’après le WWF, la Terre a vu s’effondrer de 60% sa population d’animaux sauvages en 40 ans. Ce taux monte à 89% dans les Tropiques, l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. Selon le dernier bilan de l’état de conservation de la nature dans l’Union européenne, seuls 16% des habitats sont jugés dans un état favorable permettant le développement de la vie sauvage.


En France métropolitaine, selon la liste rouge de l’Uicn (Union internationale pour la conservation de la nature) pour les espèces menacées, 15% des orchidées, 14% des mammifères, 24% des reptiles, 23% des amphibiens, 32% des oiseaux nicheurs, 19% des poissons et 28% des crustacés d’eau douce sont menacés de disparition. Et les études montrent que les principales causes du déclin de la biodiversité sont l’agriculture intensive (majoritairement l’élevage) mais aussi la déforestation, la dégradation des sols, la surpêche, le dérèglement climatique, la pollution plastique… La situation est dramatique, il faut savoir que plusieurs millions d’années sont nécessaires pour recouvrir une diversité biologique suite à une extinction massive.


En conclusion, les experts de l’IPBES nous demandent d’agir «pour empêcher l’effritement du tissu de la vie dont tous les peuples et les générations futures dépendent. Il faut pour cela procéder d’urgence à des changements qui s’attaquent aux causes profondes, ainsi qu’aux valeurs et aux comportements qui les sous-tendent.» Et d’ajouter : «Les défis posés par la perte de biodiversité et le changement climatique sont profondément interconnectés et doivent être abordés de manière holistique à tous les niveaux. L’inversion des récents déclins – et un avenir mondial durable – ne sont possibles qu’avec un changement transformateur urgent s’attaquant aux moteurs indirects interconnectés de la détérioration de la nature sur les plans économique, socioculturel, démographique, politique, institutionnel et technologique.»


Equilibres

Alors, n’est-il pas faire preuve de bon sens que de chercher des solutions véritablement efficaces pour protéger notre avenir commun ? Doit-on attendre d’être nous-mêmes pleinement et durablement plongés dans le chaos pour réagir ? Les citoyens de la Convention climat ne sont soumis à aucun conflit d’intérêts. Ils réfléchissent à l’écoute des faits. Et ils font le constat que nos lois et nos politiques publiques ne sont pas en mesure, en l’état, d’infléchir cette trajectoire collective vers la catastrophe planétaire. Nous ne respectons pas les grands équilibres écologiques dont nos sociétés dépendent pour survivre, nous n’intégrons pas dans nos règles de vie en commun le respect des limites que la Terre, elle, nous impose, qu’on le veuille ou non.


Certes, certaines de leurs mesures imposent des normes à l’activité industrielle et sont contraignantes pour les décideurs et les acteurs économiques. En premier lieu, la Convention climat a voté pour une réforme de la Constitution pour que, d’une part, la République s’engage à lutter contre le dérèglement climatique et à préserver la biodiversité et, d’autre part, puisse prendre en considération l’intérêt de la nature à être protégée, et ce, parfois, au détriment d’autres principes constitutionnels comme la liberté d’entreprendre. Ils ont demandé :


La modification de l’article 1er visant à renforcer la responsabilité de la France en matière environnementale en ajoutant un troisième alinéa nouveau à l’article 1er : «la République garantit la préservation de la biodiversité, de l’environnement et lutte contre le dérèglement climatique.» (adoptée à 81%)


La modification du préambule en ajoutant un deuxième alinéa nouveau au préambule (le 2e alinéa devenant le 3e) : «la conciliation des droits, libertés et principes qui en résultent ne saurait compromettre la préservation de l’environnement, patrimoine commun de l’humanité. Ils ont en outre demandé d’envisager la création d’une nouvelle instance de contrôle qui pourrait être un "Défenseur de l’environnement".» (adoptée à 58%).


Ces modifications sont essentielles, tant l’interprétation actuelle de la Constitution, par les juges des Conseils d’Etat et constitutionnels, privilégie encore les intérêts économiques sur l’impératif de protection et de restauration des systèmes écologiques dont nous dépendons pour garantir nos droits fondamentaux à la santé, à une eau propre, un air pur, un environnement sain. Il faut aussi rappeler que la Charte de l’environnement ne couvre pas l’action climatique.


Crime d’écocide

En second lieu, les 150 citoyens de la Convention ont souhaité que les politiques publiques respectent le plafond écologique que constituent les limites planétaires, seuils scientifiquement chiffrés depuis 2009 par le Stockholm Resilience Center que l’humanité ne doit pas franchir, pour éviter de basculer dans un état planétaire devenant dangereux pour elle-même. Ils demandent ainsi à ce que notre activité industrielle se conforme à des normes écosystémiques qui permettent de préserver des conditions d’existence dignes aux générations présentes et à venir. Ils proposent, pour cela, la création d’une Haute autorité aux limites planétaires, constituée de collèges scientifiques pour chacune des limites, et qui aura à charge d’évaluer avant, pendant et après la mise en place d’une mesure (loi, règlement, programme etc..), si celle-ci est définie dans le respect des limites planétaires. Son expertise permettrait d’aboutir à une vision transversale cohérente de notre politique écologique nationale, vision qui fait actuellement cruellement défaut.


Pour que ce cadre soit contraignant, ils ont aussi souhaité que soit créé un nouveau crime : le crime d’écocide. Selon la définition rédigée par la Convention citoyenne pour le climat, «constitue un crime d’écocide, toute action ayant causé un dommage écologique grave en participant au dépassement manifeste et non négligeable des limites planétaires, commise en connaissance des conséquences qui allaient en résulter et qui ne pouvaient être ignorées». (mesure adoptée à 99,3%).


Il est terriblement de mauvaise foi de colporter dans les médias l’idée que le crime d’écocide viserait tout le monde, tout citoyen qui ne serait pas suffisamment vertueux dans ces choix de consommation ou de déplacement. Ce crime d’écocide vise les plus gros pollueurs, les entreprises transnationales pétrolières, agrochimiques, minières pour freiner leurs émissions de gaz à effet de serre, les empêcher de détruire des forêts primaires, d’assécher des fleuves, de polluer des rivières, de détruire la vie marine. C'est 71% des émissions de gaz à effet de serre qui sont émises par l’action de 25 multinationales dans le monde. Ces dernières agissent sans contrainte et ne sont soumises à aucune obligation internationale, l’Accord de


Paris n’engageant que les Etats à agir. C’est d’ailleurs en ce sens que la contrainte posée aux activités industrielles, pour respecter les limites planétaires, doit émaner de l’Etat afin qu’il assume pleinement son rôle, à savoir protéger sa population et son territoire à long terme, avant de protéger les intérêts financiers à court terme du secteur de l’industrie et de ses actionnaires.


Prédation

Bien entendu, nous pouvons rester dans le déni, nous leurrer de promesses technologiques d’apprentis sorciers qui, telles des fourmis face au soleil penseront pouvoir changer sa trajectoire. Ce n’est pas tant la croyance en l’Homme maître et possesseur de la nature qui est effrayante, c’est la croyance que ceux qui hurlent à la dictature verte cherchent à défendre l’intérêt général. Qui sont-ils ? Que veulent-ils vraiment ? Ce n’est pas notre avenir qu’ils défendent, ils protègent avant tout un modèle de société qui leur apporte le confort qu’ils prétendent mériter par leur dévouement à créer de «la croissance», du «PIB», du «profit». Cette culture du profit n’a jamais démontré qu’elle ruisselait jusqu’aux plus pauvres. Elle ne bénéficie pas aux populations les plus vulnérables au changement climatique. Bien au contraire, elle se construit sur leurs fragilités.


L’enrichissement basé sur des principes de liberté «d’entreprendre», «individuelle» et par «capitalisation» est contraire à toute valeur humaniste.


S’enrichir par la prédation frénétique des ressources de la planète, la transformation de ces ressources en biens de consommations futiles pour la plupart, le travail mal rémunéré de ceux qui les produisent. Lutter pour leurs privilèges en dénigrant le labeur de ceux qui œuvrent à garantir les services les plus essentiels à tout un chacun, lutter contre tout endettement de l’État pour jouer son rôle de protection de sa population. Nier la catastrophe écologique qui s’annonce et ses conséquences sur l’emploi, la santé, l’habitat, l’alimentation. Refuser d’intervenir pour l’éviter, n’est-ce pas cela qui devrait être vu comme une prise de position génocidaire ? Car les personnes les plus fortunées auront toujours les moyens de s’adapter au changement climatique, il leur sera même plus facile encore de gérer la crise quand une partie de l’humanité y succombera.


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Par Emmanuel Druon—1 juillet 2020


Il est possible de travailler sans porter la culpabilité de la destruction ou de l’épuisement des ressources.


Des pans entiers de l’économie conventionnelle vont se réformer ou s’arrêter parce que nous avons été confinés pendant plusieurs mois. On peut se demander ce qu’est ce système qui s’effondre en trois mois ? Il n’est pas fiable. Le court-termisme est une des clefs du modèle actuel, vite produit, vite jeté. On accepte sans sourciller qu’une crevette fasse trois fois le tour de la planète avant d’arriver dans nos assiettes. Avons-nous perdu tout sens commun ?


On peut entreprendre sans détruire, adapter au mieux notre production industrielle pour respecter les équilibres du vivant. Puisque l’économie est mise à mal et que l’Etat doit investir dans une relance massive, puisque le changement climatique promet des crises encore plus graves que celle que nous traversons, transformons nos modèles économiques pour construire un avenir plus sûr pour tous.


Au XXe siècle, nous nous sommes livrés à la «destruction créatrice» conceptualisée par Schumpeter en 1950. Au XXIe siècle, orientons-nous vers la «transformation créatrice», qui porte la transition écolonomique respectueuse des hommes et de leur environnement. Changeons de regard.


Méthode

Quelques expériences témoignent de la possibilité de vivre d’une économie non prédatrice. Une économie qui ne détruit pas les écosystèmes et qui ne creuse pas les écarts entre les riches et les pauvres. Une économie qui cherche l’équilibre juste, donc durable et tenable. Une économie locale. Depuis vingt-cinq ans nous y travaillons dans une usine industrielle du Nord, de façon à produire sans laisser de trace. La méthode que nous avons inventée et mise en œuvre se fonde sur les principes stricts de l’analyse du cycle de vie. Chaque matière première doit provenir de ressources naturelles renouvelées à l’échelle du temps humain. Chaque produit fini doit être recyclable et biodégradable. Nous utilisons du papier pour fabriquer des enveloppes. Il provient des résidus de découpe d’arbres qui servent principalement à la menuiserie et à la charpenterie.


Chaque arbre coupé fait place à la replantation de dix nouvelles pousses. La forêt se développe en surface, dans le respect de la biodiversité des espèces. Chaque matière que nous utilisons, l’eau, l’encre, la colle, le carton est recyclable et recyclée. L’énergie qui alimente notre usine se décarbone un peu plus chaque jour.


Chaque entreprise, quelle que soit sa taille, devrait disposer des services d’un technicien de l’analyse du cycle de vie (ACV), formant autour de son savoir-faire une équipe d’acheteurs et de producteurs. C’est un premier métier de reconversion qui pourrait créer rapidement 235 000 emplois. Pourquoi 235 000 ? Parce qu’il y a 235 000 sites industriels en France. Chaque technicien ACV pourra intervenir sur au moins trois axes essentiels : les matières premières, les matériels de production, les énergies et leur gestion. Pour chacun de ces segments chaque équipe – production, maintenance, logistique, achats, etc. - sera formée en interne par le technicien. Il faut que le réflexe ACV entre dans l’ADN de chaque métier.


Que fera par exemple une entreprise cosmétique dont les produits sont conditionnés dans des matériaux composites, difficiles à recycler ? Elle travaillera une nouvelle gamme par série qui, dès l’origine, sera formulée sobrement. Puis elle remplacera progressivement tous les conditionnements et tous les produits. Pour cela, elle devra décloisonner les métiers, créer des équipes multiservices composées de quelques personnes à qui on rend une quasi complète autonomie. Nous accompagnons des entreprises sur le chemin de la méthode «écolonomique» et, souvent, on nous oppose au changement l’organisation en silo. Notre système conventionnel s’appuie beaucoup sur le contrôle des uns par les autres. Notre modèle écolonomique s’appuie sur la confiance a priori et l’autonomie. Cela n’exclue ni le contrôle ni la documentation rigoureuse de nos actes, mais cela inverse la charge de la démonstration.


Relocaliser les activités dans les lieux de vie

Notre usine s’inscrit dans le tissu économique local. En relocalisant les activités dans les lieux de vie, l’animation reprend dans les centres-villes et villages, autour de ces emplois. C’est l’épicerie qui devient le lieu d’approvisionnement quand la librairie indépendante devient un lieu de partage des idées. En revitalisant les centres-villes, un certain nombre de citoyens peuvent progressivement renoncer au second véhicule, ce qui engendre des économies et épargne l’environnement. Tout ce qui se façonnait dans les pays à bas coûts salariaux – et sociaux ! – est réintégré dans l’économie locale. On peut travailler à domicile. On réduit forcément les échanges transnationaux et leurs effets délétères sur l’environnement.


Dans les entreprises industrielles disposant d’emprises sur les territoires, dévolus à ce jour à une pelouse rase, on propose un programme complet, que nous avons mis en œuvre chez nous, de réappropriation du sol pour y introduire le réensauvagement, la biodiversité et les formations à la permaculture. Partout sur le territoire, on peut imaginer 235 000 nouveaux corridors biodiversité. Chaque site industriel ouvre une partie de son terrain à l’accueil de la faune, de la flore et à une agriculture saine en coopération avec les producteurs locaux. A condition, bien entendu, qu’il ne s’agisse pas de s’acquitter à bon prix de nos efforts pour réduire notre dette environnementale. Il faut aussi déployer une démarche de gestion des déchets, des énergies et de sélection stricte des matières premières de l’entreprise pour rester cohérents avec la transition vers une économie non prédatrice, non destructrice et progressivement décarbonée.


Puisque les besoins changent et appellent la sobriété, la grande distribution de biens de consommation disparaît progressivement. Remplaçons ces entrées de villes par des zones d’échange, de gestion et de recyclage des matériaux et déchets, produisons-y l’énergie renouvelable des villes, et concentrons là les services centraux de l’Etat (hôpital, centre de soin, ressourcerie, «repair café», etc.).


Nouveaux métiers difficilement délocalisables

Au lieu de passer notre temps à expliquer comment ce que nous proposons ne fonctionnera pas, nous prenons ce temps pour nous mobiliser autour des solutions viables. Et cela fonctionne. Notre entreprise qui survit sur un marché en effondrement depuis plus de quarante ans, l’enveloppe en papier face au numérique, a surmonté un incendie majeur et une perte de la moitié de son chiffre d’affaires en trois mois. Confrontés à un plan de licenciement massif, nous avons reconverti l’activité de nos collègues vers de nouveaux métiers, l’accompagnement d’entreprises, la massification du traitement du courrier, une salle de séminaires, l’agromine et la permaculture, etc. Des métiers nouveaux, difficilement délocalisables.

Tous ont retrouvé un emploi. Nous pouvons profiter des crises pour nous adapter et nous reconvertir dans des activités durables.


L’écolonomie cherche à allier la rentabilité, la durabilité et la justice sociale. Nous avons appris à produire avec sobriété des enveloppes totalement biodégradables pour un tarif qui correspond aux attentes du marché. Avec des salaires modérés (en moyenne 2,7 smic) et un écart limité entre le plus bas au smic et le plus élevé à 4 smic. Depuis quarante ans, l’argent gagné par l’entreprise est réinvesti dans l’entreprise : dans la formation, l’achat de matériaux nobles provenant de ressources fiables, constantes et européennes, et l’achat des meilleures machines du monde pour ne rien abandonner à la productivité et parce que nous sommes trop pauvres pour acheter de la mauvaise qualité.


Et si ça marche pour nous, ça peut marcher pour tous. En effet, rien de sorcier dans notre méthode. Mais beaucoup de recherche et d’innovation en permanence pour résoudre les contraintes. Beaucoup d’agilité. Nous cherchons, souvent nous trouvons et partageons cela avec nos clients partout dans le monde, grâce à un bureau d’études que nous avons créé. L’an passé, en Chine, une équipe d’une usine agroalimentaire nous fait intervenir. Ensemble nous définissons les pistes de progrès. Six mois après notre intervention, on nous annonce qu’en prenant attache avec l’usine mitoyenne dont le process rejette de la vapeur, un tuyau a été connecté et le déchet des uns est devenu la ressource énergétique principale des autres. Écolonomie réalisée ? 224 000 dollars (199 000 euros) en six mois.


Convoquer l'imaginaire

Nous voulons travailler sans porter la culpabilité de la destruction ou de l’épuisement des ressources.

Cette méthode s’applique aussi à la construction des bâtiments, aux développements urbains, à l’agriculture, à la production agroalimentaire, etc. En fait, tous les secteurs doivent se réinventer si nous voulons modérer les effets du réchauffement du climat. Nous sommes des entrepreneurs. Nous savons bien que si le climat se réchauffe de 5 °C, aucune condition ne sera plus réunie pour entreprendre et pour vivre. Nous pensons qu’il est encore temps d’intervenir collectivement. Le dernier rapport du Giec doit devenir notre feuille de route.


En mandarin, il faut deux idéogrammes pour dire le mot crise : «danger» et «moment décisif». Le danger de relancer sans rien changer, alors que le système est fragile, laisse de côté une part grandissante de la population et épuise les ressources.


Moment décisif de questionner d’autres modèles et de les mettre en pratique à grande échelle. L’écolonomie en est un.

Je ne peux pas imaginer que des citoyens responsables laissent un gouvernement quel qu’il soit relancer l’économie avec le capitalisme du désastre. Nous paierons longtemps les conséquences de la crise sanitaire, dans nos mémoires blessées le souvenir de nos disparus, en leur nom, au nom des morts, nous ne pouvons pas relancer comme si de rien n’était. Tenons enfin compte de la réalité du monde vivant car c’est la meilleure façon de cohabiter avec le reste de la planète.


En quelques années nous pourrions relancer, réorienter et reconvertir massivement l’économie vers des métiers qui répondent aux besoins humains sans obérer les conditions de vie : nourrir les territoires, isoler les bâtiments, reforester, dépolluer les sols, les rivières, les fleuves, inventer les ressources de demain avec les déchets d’aujourd’hui… Et créer, avec les costumiers, les régisseurs, les comédiens, les metteurs en scène, les artistes qui dessinent le monde d’après et portent le possible en convoquant l’imaginaire. Apprendre et transmettre, partager la connaissance. Coopérer mieux que combattre. Si 1 million de personnes de plus se trouvent sans travail en France après la fin du confinement, offrons-leur de construire un avenir durable en nous appuyant sur des expériences concrètes qui font leurs preuves depuis vingt-cinq ans.


Emmanuel Druon est chef d’entreprise, auteur et conférencier. Il a créé le bureau Ouvert pour développer l’écolonomie. Il est l’auteur de trois livres dans la collection «Domaine du possible» d’Actes Sud, dont Ecolonomie 2, la transformation créatrice, paru le 3 juin.


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Plus que jamais il est nécessaire de tout mettre en œuvre pour contribuer à l’émergence de nouvelles solutions